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[18 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

Les modalités par lesquelles on s’efforcera de construire, ou plutôt de dégager la figure générale de l’aventurier dans les pages qui suivent, comme un immense vestige dont n’émergent que quelques parties dans l’œuvre de Casanova, s’écarteront parfois des méthodologies les plus traditionnelles de l’analyse littéraire. Pour mieux nous conformer à son caractère protéiforme, nous puiserons sans vergogne dans les ressources d’autres disciplines, de l’histoire des mentalités à celle de l’économie, lorsque le mouvement organique de la figure qui se déploie à travers les pages de l’Histoire de ma vie l’exigera. S. Roth avait bien senti la difficulté spécifique que pose l’étude des aventuriers : « On leur fait tort à ne porter sur eux qu’un jugement intellectuel. Malheureusement le jugement critique ne peut guère se dire sur un autre mode. Aussi a-t-on l’habitude de schématiser la mentalité des aventuriers, d’en faire d’indigentes marionnettes, de ne voir en eux que la pauvreté relative des idées, du matériel logique ou même sensible, seul exprimable et transmissible. On oublie la richesse vitale, qui a été durant leur vie leur force principale et reste après la mort leur principal attrait[1]. » La nature particulière de l’objet qui nous intéresse nous a conduit à construire un discours qui lui soit aussi adéquat que possible ; plutôt que de développer une taxonomie de l’aventurier, nous observerons à partir de l’exemple de Casanova le déploiement réticulaire de leur énergie dans le monde qui les entoure, le long de l’axe qui relie, pour paraphraser le prince de Ligne, le cœur de l’homme et le monde tout entier. Si les aventuriers du  XVIIIe siècle n’ont pas pleinement été ressaisis en tant que tels avant le début des années 1980, ce n’est peut-être pas seulement parce qu’ils gravitent dans les zones troubles de la périphérie des Lumières plutôt qu’en leur centre ; c’est peut-être aussi que leur émergence, et leur accès à la représentation ainsi qu’à une visibilité paroxystique, supposait un agencement de la pensée qu’excluaient de facto les paradigmes dominants du xixe siècle : hiérarchie, taxonomie, disciplines. Les aventuriers sont des hommes du tordu, de l’oblique plutôt que de la ligne droite, du réseau horizontal plutôt que de l’arborescence verticale ; qu’on pense à l’hostilité de Casanova[2] pour les « systèmes de la nature » qu’il voit se développer après celui de d’Holbach en 1770. Non seulement impensés mais impensables, peut-être n’est-ce qu’aujourd’hui que les lentes rotations des mentalités, des épistémè et des passions, retrouvent un alignement de leurs orbites qui nous permet de ressaisir les aventuriers dans leur importance. On verra qu’elle est loin d’être négligeable, du point de vue de l’histoire des représentations, mais aussi dans l’ordre de la pensée, et pour le type d’esthétique de l’existence qu’ils incarnent. Le caractère asystémique, parfois paradoxal, de la pensée casanovienne était peut-être trop hétérogène aux canons de l’époque qui a suivi son émergence.

Le propre de toute recherche est de prêter à penser ; c’est bien la seule vertu à laquelle aspire l’objet ici exhumé aux yeux du lecteur.


[1] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 292.

[2] Voir notamment le chapitre XI, « Histoire naturelle », de l ’Essai de critique sur les mœurs, sur les sciences et sur les arts.

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[17 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Malgré tous les efforts pour produire une véritable phénoménologie de l’aventurier, entendu comme individu rassemblant un certain nombre de pratiques caractéristiques (jeu, voyage, position sociale mal définie, évasion éventuelle, démêlés avec la justice, etc.) et de traits de tempérament partagés (l’habileté, comme on disait alors, à « saisir l’occasion par les cheveux »), le flou reste donc comme constitutif de leur espèce[1]. En effet, force est de constater que la somme de traits caractéristiques sur laquelle tombent d’accord critiques et contemporains pose un problème de limites : est-on encore (ou déjà) un aventurier si l’on n’a fait que voyager, ou que jouer ? Bien peu d’hommes au  XVIIIe siècle susceptibles d’écrire leur propre vie n’ont fait ni l’un ni l’autre. Partant, on risque de constituer une simple liste de figures interlopes, intéressantes mais inclassables, dont l’appartenance à la catégorie des aventuriers, jamais frontalement analysée, pourrait n’être qu’une pétition de principe. Cette tendance peut conduire à élargir ou à rétrécir suivant les besoins une définition qui ne tarde pas à montrer la même plasticité que les fuyants objets qu’elle désigne. Comme l’écrit S. Roth à propos de sa propre démarche, « Nous avons pris délibérément le parti de nous fonder sur la multiplicité, non sur un seul ou quelques exemples, pour mieux montrer la concordance des observations et parce que, dans cette première approche d’un domaine étonnamment neuf, on ne saurait qu’esquisser les monographies[2]. » Monographies, on le comprend, qui traiteraient singulatim de chacun de ces aventuriers.  C’est à ce second temps du travail critique que l’on s’attelle ici : retrouver le général par le particulier. D’où les allers-retours que nous allons opérer entre Casanova et la figure de l’aventurier : c’est à partir de ce qui fait de lui un type dans l’autoportrait que sont ses mémoires, que nous pouvons dessiner les contours d’un idéal-type, dont se rapprochent plus ou moins ses épigones. Suzanne Roth suggère d’ailleurs indirectement cette démarche, à l’orée de son ouvrage : « Mais les vrais aventuriers existent-ils ? Si l’on excepte Casanova, qui en fut le parangon, où trouver l’aventurier idéal[3] ? »

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[1] Cette liste des traits caractéristiques de l ’aventurier en témoigne : « l ’éducation collégiale, l’errance à travers l’Europe, les tentatives illicites pour se procurer l’aisance matérielle qui leur manque, que complètent des dispositions subjectives plus difficiles peut-être à cerner, mais que le rapprochement des individus dégage avec évidence. » S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 285.

[2] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 18.

[3] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 17.

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[16 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

Des lignes de force se dégagent pourtant de la cinquantaine de noms cités. Si l’on fait la part des auteurs dont la qualité et l’importance dans l’histoire littéraire expliquent pour partie l’ubiquité (Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre) et de quelques célébrités (Cagliostro, Saint-Germain), force est de constater que Casanova constitue une source d’information incontournable pour accéder à cette sphère des aventuriers, en particulier si l’on pense à Ange Goudar, ou aux Zannovich. Si les deux critiques, avec leurs sélections spécifiques, ne rassemblent que douze figures en commun, soit 25,5 % du total, Casanova évoque directement dans ses mémoires plus de 44,5 % des aventuriers de la liste complète ; en outre, certains des aventuriers dont il ne parle pas ont surtout été actifs après la fin de son récit en 1774. Si l’on ajoute les figures mineures, qui n’ont pas laissé de traces directes de leur vie et dont parle Casanova, on perçoit l’importance exceptionnelle du témoignage du Vénitien pour l’examen de cette sphère, importance que ne fait que confirmer une analyse qualitative de sa place chez les deux critiques. Quels que soient les critères retenus, Casanova peut prétendre au titre de chroniqueur privilégié de la vie des aventuriers des Lumières[1]. Lorsque l’on songe à construire la catégorie de l’aventurier, pensé comme figure récurrente dans de nombreux récits au  XVIIIe siècle, une autre figure, largement étudiée celle-là, ne tarde pas à venir à l’esprit : il s’agit bien sûr du libertin. Le rapprochement entre ces deux modèles de héros ambigu est tentant : aventuriers et libertins hantent tant mémoires que romans du  XVIIIe siècle. Au-delà de cette présence dans au moins deux genres, ils sont, l’un comme l’autre, au croisement entre une réalité sociale, observable par les contemporains, et une sphère fictionnelle, fantasmatique, nourrie par la littérature ; comme l’écrit Michel Delon, « le libertinage se situe au croisement des faits de société et de rêveries érotiques, du commerce des corps et de l’invention littéraire[2]. » La multiplication des aventures, au sens érotique du terme, les rapproche encore (quoique le critère ne vaille pas pour tous les aventuriers), comme leur revendication d’une forme d’autonomie morale. En France, la Régence et ses dérèglements érotiques et sociaux donne un essor nouveau à la carrière imaginaire des deux personnages[3]. Mais la tentation de replier les deux groupes l’un sur l’autre fait long feu ; d’abord, il y a moins de libertins que de romans libertins : comme le regrettait La Harpe à propos des Liaisons dangereuses, « un des plus grands défauts de ces sortes de romans, c’est de donner pour les mœurs du siècle […] ce qui n’est au fond que l’histoire d’une vingtaine de fats et de catins[4]. » Le  XVIIIe siècle compte peu d’autobiographies libertines ouvertes, et les libertins littéraires sont d’abord des personnages de roman ; alors que les figures d’aventurier de la société, même si elles ne sont guère plus nombreuses, se recrutent essentiellement dans les rangs des mémorialistes. Ils entretiennent avec les récits de fiction qui mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, de Gil Blas à Turcaret en passant par les multiples avatars du Paysan parvenu, des rapports complexes, entre mise à distance et réemploi de motifs aventureux anciens.

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[1] Ajoutons aux deux listes mentionnées plus haut une troisième, plus ancienne ; c’est celle qu’esquisse Zweig dans Trois Poètes de leur vie lorsqu’il brosse passim le portrait de l’aventurier idéal du  XVIIIe siècle. Il sélectionne seulement sept noms, et le choix de ne pas se restreindre aux aventuriers écrivant lui permet entre autres d’inclure dans sa liste John Law, dont l ’importance pour la catégorie, nous le verrons plus loin, nous semble fondamentale. Zweig, de manière purement impressionniste mais assez convaincante, retient les noms de Law, Éon, Neuhoff, Cagliostro, Trenck, Saint-Germain et bien sûr Casanova.

[2] Delon, Le Savoir-vivre libertin, 13.

[3] Voir infra, « L’Étoile et Miss Beti » et « L ’aventure amoureuse », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[4] La Harpe, Correspondance littéraire, Migneret, 1804, vol. III, p. 339.

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[15 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Pour construire leurs ouvrages respectifs, chacun des deux critiques puise dans des viviers de vingt à trente noms qui, signe de la dispersion caractéristique de ce milieu et du flou de ses franges, ne se recoupent que très partiellement. Le tableau suivant résume ces convergences et divergences, et signale les aventuriers des deux listes que Casanova évoque dans ses mémoires[1] :

RothStrœvCasanova
AfflisioX X
AlbergoniX X
AugereauX  
Beaumarchais X 
Bernardin de Saint-PierreXX 
Bilistein X 
BonnevalX X
Boyer d’Argens XX
Cagliostro/ BalsamoXXX
CasanovaXXX
ChavignyX  
ChevrierXX 
Da PonteXXX
Du LaurensXX 
Éon XX
Fougeret de MonbronXX 
Gallien de Salmorenc X 
GaudioX  
Goldoni XX
GoudarXXX
Imer/Cornelys (Thérèse)X X
Jean MonnetX X
Justiniani (frères)X  
LangalerieX  
LinguetX  
MainvilliersX  
Maubert de GouvestXX 
MediniX X
Mouhy X 
NeuhoffX X
Odart/Audar XX
PiccolominiX X
PignataX  
PöllnitzX  
RossellyX  
RousseauXXX
Saint-GermainXXX
Tarakanova X 
TencinX X
TillyX  
Tott (frères) XX
TrenckX  
Trevoguine X 
Tschoudy/ Tschudy X 
ValfonsX  
VattevilleX  
Zannovich (frères)XXX
Total : 47312421

Toute une géographie de l’aventure au  XVIIIe siècle se dessine dans le tableau ci-dessus, même s’il faut pondérer les observations que l’on peut en tirer en gardant à l’esprit les critères spécifiques retenus par les deux auteurs pour opérer un premier tri : insistance particulière sur les aventuriers auteurs pour Roth, et surreprésentation de ceux ayant parcouru l’Europe orientale pour Strœv.

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[1] Il faut noter que la liste des aventuriers que connaît ou qu’évoque Casanova serait encore plus longue si l ’on incluait ses autres ouvrages et sa correspondance.

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[14 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Après cette vision énergique de l’aventurier placé sous le signe de l’excès, de la vitalité, d’une certaine marginalité sous l’hyperintégration apparente, et, dernier trait caractéristique, d’un certain goût pour le bonheur[1], Alexandre Strœv renouvelle profondément le sujet en 1997 avec Les Aventuriers des Lumières. Prenant à bras-le-corps un vaste corpus, il met cette fois la question du voyage, voire de la dromomanie, au cœur de son investigation. Pour organiser ces figures hétéroclites, disparates, il choisit, comme S. Roth, d’articuler sa réflexion en archipel thématique, mettant en évidence l’importance essentielle de la notion d’espace dans la constitution de l’image de l’aventurier. Examinant successivement l’espace social, où les aventuriers passent sans cesse de l’ombre à la lumière, entre espionnage et coups d’éclats, l’espace littéraire, puis l’espace géographique, son analyse souligne la frénésie de mouvement qui agite ces personnages. A. Strœv propose lui aussi en préface une critériologie explicite, essentiellement fondée sur trois points : un itinéraire social qui, comme chez S. Roth, conduit d’une naissance obscure à une mort obscure, la nécessité pour l’aventurier d’être aussi un homme de lettres, et, dans le cadre du thème qu’il choisit de traiter, un rapport avec la Russie.

Ce dernier critère, si l’on tient compte du tropisme qui conduit immanquablement les aventuriers vers les puissances émergentes en Europe, les zones de croissance économique accélérée, fait sens : en ne retenant que les aventuriers qui ont fait le voyage de Moscou ou de Saint-Pétersbourg[2], on sélectionne aussi ceux qui présentent la dromomanie la plus énergique, ou l’ambition la plus dévorante.

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[1] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 53.

[2] On pourrait aussi prendre en compte, avec le même critère, le Berlin de Frédéric II, où Casanova se rend à plusieurs reprises dans l ’espoir d’obtenir une place.

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[13 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Casanova, quant à lui, se contente de mettre spontanément en pratique un autre des aspects provocants de la pensée de Mandeville ; comme le résume Dumont, « La controverse contre Shaftesbury [1] met en avant l’aspect de Mandeville qui a fait scandale : l’hédonisme ou l’eudémonisme, le plaisir ou le bonheur comme fins réelles – sinon explicitement ultimes. De façon prédominante jusqu’alors le bonheur avait été la sanction naturelle de la loi morale, mais les protestants avaient tendu à séparer les deux (McIntyre). Mandeville approfondit le divorce et émancipe l’élément subordonné[2]. » De ce point de vue, l’aventurier devrait une part de son succès à l’attention particulière que prêtent ses contemporains à la poursuite du bonheur, comme le résume G. Chaussinand-Nogaret : « L’aventure est alors, dans sa composante philosophique, la version excentrique de la quête du bonheur, cette naïve ambition du siècle[3]. »

Cette position centrale de la question de l’aventure au  XVIIIe siècle ne rend que plus précieuses les deux monographies précédemment citées, qui se sont efforcées de mettre en ordre une friche aux contours indistincts. Les livres de S. Roth et A. Strœv adoptent des méthodologies similaires : ils visent en examinant de nombreux textes à dégager un certain nombre de pratiques, d’habitus partagés, au premier rang desquels le jeu et le voyage. Sans suffire individuellement à déterminer une appartenance au demi-monde de l’aventure, elles consacrent l’aventurier lorsqu’elles se cumulent sur une même tête. S. Roth, s’efforçant la première dans sa thèse de 1976[4] de ressaisir la notion d’« aventurier », a proposé une critériologie académique de l’aventure, s’interrogeant sur l’itinéraire individuel des principaux d’entre eux (itinéraire qui doit se terminer presque sans coup férir par un échec), leurs voyages et leurs occupations. La plus essentielle pour l’auteur est l’activité littéraire, caractéristique ultime de ces personnages « maraudant aux lisières de la société comme de l’écriture[5] », qui donne sens et direction à toutes les autres. S. Roth s’est aussi attachée, au-delà de la fausse évidence qui fait parler d’« aventuriers des Lumières » à propos d’individus fort divers, à prouver l’intérêt d’examiner les aventuriers en tant que groupe spécifique et cohérent :

Pourtant s’intéresser aux aventuriers du  XVIIIe siècle, c’est affirmer qu’ils ont formé un groupe assez homogène pour être raisonnablement distingué de la société qui l’englobait, qu’ils se sont ressemblés par leur rôle et leurs attitudes dans cette société, malgré leur solitude, et souvent leur indépendance réciproque, leur animosité qui ne les empêchait pas de se reconnaître entre eux et de se juger comme aventuriers. Dans le siècle précédant la Révolution, ils forment un petit monde très reconnaissable et nettement distinct des autres groupements marginaux par les caractères de ses membres : goût de la gloire facile et de l’ostentation, aversion pour le travail de coutume, goût du plaisir, et s’il le faut du risque, instabilité à la limite du pathologique, etc.[6]

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[1] Philosophe idéaliste, Shaftesbury jouit d ’une grande influence au  XVIIIe siècle. Mandeville s’oppose à ses vues à la fois sur la nature de la société et sur les rapports de l’homme au plaisir.

[2] L. Dumont, Homo æqualis : genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Gallimard, 2008 [ 1977] , p. 103.

[3] G. Chaussinand-Nogaret, Casanova : les dessus et les dessous de l ’Europe des Lumières, Fayard, 2006, p. 177.

[4] S. Roth, « Aventures et aventuriers au dix-huitième siècle : essai de sociologie littéraire », Atelier de reproduction des thèses de l’université de Lille 3, 1980.

[5] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 20.

[6] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 17-18.

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[12 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Si l’« aventurier » appelle le regard, il suscite aujourd’hui encore la curiosité plus que le respect ; on prête l’oreille quand on le nomme, mais sans que cette attention soit nécessairement accompagnée de bienveillance. Le mot est longtemps resté dans notre langue un terme d’opprobre, et l’ombre de ces connotations porte encore dans l’usage contemporain. La spécificité de ce phénomène est soulignée par l’évolution fortement divergente des connotations du mot correspondant dans les langues voisines ; en Angleterre par exemple, dès le xve siècle, des marchands au long cours n’hésitaient pas à se regrouper en « Guilde des marchands-aventuriers[1]. » L’anglais a toujours paré le terme d’un halo de connotations positives ; et les ambiguïtés de l’usage du terme « aventurier » par Casanova lui-même doivent être perçues comme l’écho de ces connotations divergentes, que n’ignorait pas ce grand polyglotte[2].

 L’idée que les récits d’aventuriers permettent d’accéder à une vérité cachée, troublante du fonctionnement social général, et plus, qu’ils sont l’emblème ouvert de ce qui ailleurs demeure caché (intus donc, si l’on se souvient d’intus et in cute), n’est pas neuve : la formulation la plus frappante et la plus contestée de cette idée au  XVIIIe siècle est sans doute celle que propose Mandeville, qui fait de l’aventurier la vérité du monde dans la « Fable des abeilles » :

These were c all’d knaves, but bar the name,
The grave industrious were the same :
All trades and places knew some cheat,
No calling was without deceit[3].

S’il entre dans l’œuvre de Mandeville une dimension satirique, sur le modèle du célèbre Beggar’s Opera de John Gay en 1728 qui déplace dans l’univers des réprouvés de la pison de Newgate les codes propres à l’opéra italien, on aurait tort de s’en tenir à cette

analyse. Louis Dumont, dans Homo æqualis[4], voit à juste titre dans l’œuvre de Mandeville un moment important dans la transition d’une société hiérarchique à une société d’individus égaux, qu’a engendré l’autonomisation morale de l’économie ; on peut considérer les aventuriers comme une avant-garde de ce mouvement, distincte de la veine satirique. Si Casanova ne se préoccupe guère de la pensée de Mandeville (rien ne suggère qu’il l’ait lu), il n’en va pas de même d’un de ses proches, autre aventurier remarquable, Ange Goudar. Par bien des aspects, l’Histoire des Grecs, ou de ceux qui corrigent la fortune au jeu dont il est l’auteur, mais aussi le Testament politique de Louis Mandrin, Généralissime des contrebandiers, écrit par lui-même dans sa prison illustrent une idée bien mandevillienne : « The worst of the multitude / Did something for the common good[5] ». Goudar va plus loin encore : l’ordre des tricheurs au jeu, les bandes de contrebandiers seraient plus morales que les compagnies de traitants.

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[1] E. Carus-Wilson, Medieval Merchant Venturers : Collected Studies, Methuen, 1967, p. xxxi.

[2] Voir infra, « Casanova et le nom d ’aventurier », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] B. Mandeville, The Fable of the Bees, or Private Vices, Publick Benefits, Liberty Classics, 1988 [ 1714 ] , vol. I, p. 19-20. « On les appelait fripons, mais le nom mis à part, les gens graves et industrieux étaient comme eux : tous les métiers et tous les lieux avaient leurs tricheries, il n ’était pas de carrière qui n’ait ses tromperies » [notre traduction].

[4] L. Dumont, Homo æqualis : genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Gallimard, 2008 [ 1977 ] , p. 89 sq.

[5] B. Mandeville, The Fable of the Bees, or Private Vices, Publick Benefits, Liberty Classics, 1988 [ 1714 ] , vol. I, p. 24. « Le pire de la multitude faisait quelque chose pour le bien commun » [notre traduction].

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[11 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Un autre facteur est certainement la qualité très variable des ouvrages constituant le corpus aventureux du  XVIIIe siècle ; la littérarité de Casanova n’a été reconnue que très tard, en dehors de la poignée d’amateurs qui formèrent le premier noyau du casanovisme et de visionnaires comme Zweig, qui plaçait dès 1928 Casanova au même rang que Stendhal et Tolstoï[1].

Une autre explication pourrait être que l’aventure reste un objet dont se méfient les chercheurs : sa puissance de fascination rend l’analyse difficile, et expose au soupçon d’être victime de la griserie du romanesque aventureux. Le péril n’est que plus grand lorsqu’on l’aborde à partir de l’œuvre de Casanova, dont le charme peut facilement engendrer des lectures hagiographiques sans le moindre recul.

Une dernière explication est la persistance d’une forme de trouble concernant le monde de l’aventure ; elle est d’autant plus intéressante que, comme on le verra, les racines de cette défiance ou de cette gêne sont anciennes, et perceptibles dès le  XVIIIe siècle. Si nous explorerons cette idée à loisir[2], disons-le d’emblée : les aventuriers, en France, ont de tout temps eu mauvaise presse. R. M. Lesuire, par exemple, auteur en 1782 d’un Aventurier français, se sent obligé de justifier son titre en précisant en préface que son héros « n’est pas un intrigant, un chevalier d’industrie[3], comme le nom que nous lui donnons semble l’indiquer : nous l’appelons Aventurier parce qu’il a beaucoup d’aventures[4]. » Toute la séduction ambiguë de l’aventure éclate dans cet étrange truisme. Le trouble axiologique que suscitent les aventuriers chez des sujets appartenant pourtant à des univers intellectuels extrêmement divers est remarquable[5]. Il l’est d’autant plus que ce tabou est durable : si la poursuite de la valorisation dans le temps long de l’idée d’aventure a rejailli partiellement ces dernières années sur la figure de l’aventurier, la parant de connotations neutres voire suscitant une curiosité à coloration positive, il n’en allait pas de même voici quelques décennies encore.

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[1] Trois poètes de leur vie – Stendhal, Casanova, Tolstoï montre qu’il était dès cette date conscient que l ’énergie poétique du récit n’a pas moins d ’importance dans l’examen d’une œuvre littéraire que la qualité du style, que Casanova d’ailleurs est loin de négliger.

[2] Voir infra, « Les aventuriers au  XVIIIe siècle : un choc entre deux systèmes de valeur, dont Casanova est partie prenante », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] Sur cet intéressant synonyme d ’aventurier, voir infra, [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[4] R.-M. Lesuire, L’Aventurier françois, ou Mémoires de Grégoire Merveil, t. 1, Quillau l ’aîné, 1782, p. i.

[5] S. Venayre, dans l ’ouvrage qu’il consacre à l’aventure entre 1850 et 1940, donne plusieurs exemples du trouble qu’engendre encore le mot aventurier au milieu du xxe siècle : « dans la préface qu’il accorde au Portrait de l ’aventurier de Roger Stéphane (1950), Jean-Paul Sartre souligne également que le titre le gêne : il aurait préféré “de l’homme d’action”. Dans l’Aventure, l ’ennui, le sérieux (1963), Vladimir Jankélévitch opère encore un savant partage entre “ l’aventurier” et “ l’homme aventureux”. » La Gloire de l ’aventure, Aubier, 2002, p. 122. S. Venayre remarque qu’aujourd’hui encore, ce n’est pas sans gêne que les historiens emploient le terme. Sur la charge de V. Jankélévitch contre ce qu’il nomme l’aventurier « professionnel », voir infra, « Semer le trouble : le pur et l’impur », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

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[10 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Comment expliquer le paradoxe de cette grande visibilité et du relatif silence des critiques ? Comment comprendre, plus généralement, le manque d’intérêt pour le monde de l’aventure des chercheurs francophones[1], qui contraste assez fortement avec la curiosité que portent à ces figures les mondes universitaires germanophone et anglophone ?

Une explication tient dans la force et l’efficacité du prisme picaresque : nombre des figures qui nous concernent sont le plus souvent ressaisies comme des surgeons de ce vaste paradigme. La catégorie des aventuriers de la société a également pâti de la concurrence des aventuriers explorateurs, dont les œuvres s’inscrivent sans heurts dans la catégorie balisée du « récit de voyage », et dont les explorations au long cours s’insèrent plus aisément dans le tableau des grandes transformations anthropologiques à l’œuvre dans les XVIIe et  XVIIIe siècles occidentaux. Le nombre de ces explorateurs s’accroît rapidement vers la fin du  XVIIIe siècle, et bien des aventuriers plus jeunes que Casanova tenteront leur chance vers ces horizons nouveaux[2] ; mais pour l’essentiel, les personnages qui nous intéressent, jusqu’aux toutes dernières années du  XVIIIe siècle, restent cantonnés dans l’espace européen élargi, et leurs récits ne se teintent que rarement de l’exotisme dont raffolera le siècle suivant[3].

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[1] Les choses commencent à changer : citons la parution en 2002 de l’important ouvrage de l’historien Sylvain Venayre, La Gloire de l ’aventure : Genèse d’une mystique moderne, 1850- 1940. Remarquons que dans ce texte riche et stimulant l’auteur définit plutôt, à partir de la période qu’il examine, l’aventurier par le voyage, le passage au lointain, et écarte donc de la lignée qu’il esquisse les aventuriers du  XVIIIe siècle sur le modèle casanovien. On essaiera pour notre part de montrer qu’il n ’y pas de solution de continuité essentielle entre ces aventuriers, leurs prédécesseurs et leurs successeurs, en préférant retenir pour critère dominant le risque, ses modulations et sa représentation, plutôt que le déplacement.

[2] Les passages d ’un univers à l’autre, de l ’aventure essentiellement européenne à l’aventure au long cours, sont rares, mais pas inexistants : on pense par exemple à Tiretta, que Casanova rencontre à Paris (HmV, II, 32), et qui finira sa vie gouverneur au Bengale. On n ’oubliera pas non plus que le librettiste Da Ponte, vieille connaissance de Casanova, a terminé ses jours en 1838 à New York, où il est enterré. Voir infra, « Échappées lointaines », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] Le séjour de Casanova à Constantinople, par exemple, reste une parenthèse.

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[9 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Le flou qui s’attache au terme aventurier n’est pas moindre que celui qui entoure le mot aventure. Dans les dictionnaires modernes de biographies, lorsque l’auteur, désemparé par une personnalité trop protéiforme, ou troublé par des activités trop peu avouables, ne sait comment qualifier son objet d’étude, il finit par noter faute de mieux : « aventurier[1] ». Aujourd’hui comme à la fin du  XVIIIe siècle, le contenu sémantique du terme paraît aller de soi, se passer de déterminations plus précises. Il semble parfois que les seuls adjectifs que l’on accole couramment à « aventurier » soient « fameux », ou « célèbre ». Étonnante évidence lorsqu’il s’agit de désigner des êtres dont les facultés d’adaptation et de transformation sont les vertus cardinales !

Cette apparente évidence contribue à expliquer le caractère tardif de la construction d’un discours critique sur ces singuliers personnages. Si Georg Simmel s’est intéressé au tournant du xxe siècle à la notion d’aventure et au terme « aventurier » d’un point de vue philosophique[2], il faut attendre le début des années 1980 pour que soient jetées les bases d’une approche plus systématique du phénomène[3] ; et encore, l’intérêt porté en France aux aventuriers du  XVIIIe siècle reste à ce jour considérablement limité.

On ne peut compter en France au cours des trente dernières années que deux monographies significatives sur le sujet : celle de Suzanne Roth, avec Les Aventuriers au  XVIIIe siècle[4], et celle, plus récente, d’Alexandre Strœv, dans Les Aventuriers des Lumières. Le phénomène est d’autant plus étonnant que les figures d’aventurier ne manquent pas dans la littérature d’expression française, de Gil Blas aux romans de l’abbé Prévost (qui présente lui-même nombre de traits constitutifs de l’aventurier), des ouvrages de Fougeret de Monbron au récit des pérégrinations du jeune Rousseau.

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[1] Pour une analyse de l’apparition progressive de Casanova dans les dictionnaires biographiques, voir infra, « Oubli », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[2] G. Simmel, La Philosophie de l’aventure : essais, trad. A. Guillain, L’Arche, 2002 [ 1910] et Philosophische Kultur : über das Abenteuer, die Geschlechter und die Krise der Moderne : Gesammelte essais, K. Wagenbach, 1986.

[3] Citons encore en 1938 Les Grands Aventuriers du  XVIIIe siècle, traduction d’un ouvrage de P. Wilding, Adventurers in the Eighteenth Century ; il évoque successivement dans sa version française Law, Bonneval, Neuhoff, Casanova et Balsamo/Cagliostro ( l’édition britannique originale comprend en outre James Keith).

[4] Cet ouvrage reprend les conclusions de sa thèse, « Aventures et aventuriers au dix-huitième siècle : essai de sociologie littéraire », Atelier de reproduction des thèses de l ’université de Lille 3, 1980.