Montage fusionnant Arthur Rimbaud et John Rambo

Rimbaud II - Machine à méta-métaphores

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Rimbaud II - Machine à méta-métaphores

De XTRL0R à la méta-métaphore

Rimbaud II est né d'XTRL0R, la machine à alexandrins. En travaillant sur l'extraction de vers dans les textes en prose, j'avais assemblé un corpus de 240 000 alexandrins et j'explorais les moyens de donner une cohérence sémantique aux poèmes générés — les vers étaient métriquement justes, mais leur appariement restait aléatoire, et le sens purement émergent.

C'est là que les sentence embeddings sont entrés en jeu. Cette technique, apparue en 2018, permet de placer des phrases dans un espace à N dimensions selon leurs proximités sémantiques. L'idée : au lieu de tirer des vers au hasard, chercher pour chaque vers d'un poème le vers sémantiquement le plus proche dans un autre corpus. Une machine à centons, en quelque sorte — entre le cantonnier et le Canzoniere de Pétrarque.

Le premier essai a été de traduire « Bohémiens en voyage » de Baudelaire vers par vers à travers l'oeuvre complète de Rimbaud. Le résultat dépassait l'attendu : « La tribu prophétique aux prunelles ardentes » devenait « Des calices pleins d'oeufs de feu ». Plus qu'une correspondance thématique : une machine à méta-métaphores, un dispositif capable de naviguer dans l'hyperespace de la création poétique.

Rimbaud × Rambo

L'idée de croiser Rimbaud et Rambo est venue naturellement — le rapprochement est moins absurde qu'il n'y paraît. Tous deux sont des figures de la marginalité, des vagabonds en résistance contre l'ordre établi. Le poète fugiteur du XIXe, le soldat désabusé des années 80 : deux incarnations de ce que Jünger appelait le Waldgänger, l'homme qui se retire dans la forêt et refuse l'assujettissement.

Le principe : substituer à chaque vers de Rimbaud la réplique de Rambo la plus proche sémantiquement.

Le Waldgänger

Voici le résultat sur Le Dormeur du val :

Rimbaud — Le Dormeur du val :

C'est un trou de verdure où chante une rivière,
Accrochant follement aux herbes des haillons
D'argent ; où le soleil, de la montagne fière,
Luit : c'est un petit val qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue,
Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu,
Dort ; il est étendu dans l'herbe, sous la nue,
Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme
Sourirait un enfant malade, il fait un somme :
Nature, berce-le chaudement : il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine ;
Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine,
Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

Rambo — Le Waldgänger :

C'est un bled tranquille
Un bon stock de linceuls
Quelque part dans ces montagnes enneigées
C'est un cul-de-sac. On lui coupe la retraite

Ma parole, ce petit monsieur est soldat
Et on nous a empêchés de la gagner
Il est là, après le ravin
Un béret vert

Il va vers les gorges
Vous lui auriez roulé une pelle
On se rapproche. La piste est chaude

Le mec que les flics canardaient
Là, on le tient
C'est un bled tranquille

La circularité — le poème s'ouvre et se ferme sur « C'est un bled tranquille » — a surgi toute seule de l'algorithme. Je ne l'avais pas programmée. C'est dans ces moments que le dispositif produit quelque chose qui dépasse l'intention.

Voyelles

Le même traitement appliqué au Sonnet des voyelles :

Rimbaud — Voyelles :

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu : voyelles,
Je dirai quelque jour vos naissances latentes :
A, noir corset velu des mouches éclatantes
Qui bombinent autour des puanteurs cruelles,

Golfes d'ombre ; E, candeurs des vapeurs et des tentes,
Lances des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles;
I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles
Dans la colère ou les ivresses pénitentes ;

U, cycles, vibrements divins des mers virides,
Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides
Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux ;

O, suprême Clairon plein des strideurs étranges,
Silences traversés des Mondes et des Anges :
— O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux !

Rambo II :

Les bérets verts, c'est des coriaces
Je vous ai souvent couvert
Une coupe de cheveux, une douche
Qui a le lance-roquettes ?

Foutez le camp, vous et vos conseils
Allez les mecs, feu !
Pauvre taré, finis-moi
Sur la voiture, jambes écartées.

Allez, mes poussins, bouffez-le
Allez, mes poussins, bouffez-le
Enlève pas l'encre

Shingleton, suis-moi
Les routes, les chemins, les tranchées coupe-feu
— Alors là, chapeau ! Ta gueule !

Le dispositif fonctionne aussi en sens inverse : on peut substituer aux dialogues de Rambo des vers correspondants de Rimbaud, et regarder le film avec ces sous-titres. Pour un dépaysement maximal, se procurer le film dans une langue qu'on ne comprend pas — le tagalog, par exemple — et le visionner avec les sous-titres rimbaldiens.

Found footage textuel

La démarche s'apparente au found footage cinématographique : réapproprier des matériaux existants pour créer de nouveaux objets. Sauf qu'ici c'est l'algorithme qui effectue le rapprochement, révélant des correspondances que l'oeil humain n'aurait pas perçues. Les sentence embeddings deviennent une contrainte au sens oulipien — une règle arbitraire qui force l'émergence de formes nouvelles.

Qui demandait une traduction de Rimbaud par Rambo ? Personne. C'est l'esprit Oudropo : des solutions non sollicitées à des problèmes imaginaires. Le même algorithme pourrait s'appliquer à n'importe quel couple improbable — Mallarmé et Matrix, Verlaine et Terminator —, mais il y a quelque chose de spécifiquement juste dans Rimbaud/Rambo, une affinité que la machine confirme autant qu'elle la révèle.