
Goutelas - De la loi au son
Goutelas - De la loi au son
Le code comme loi, la loi comme code
« Le peuple français proclame solennellement son attachement aux Droits de l'Homme »
d1 $ slow 2 $ n "g'maj7*4" # sound "superpiano" # sustain 1
Ce projet, présenté lors d'un séminaire de l'Oudropo (Ouvroir de Droit Potentiel) au château de Goutelas en septembre 2023, propose une mise en musique expérimentale du droit. Le terme de « sonification » conviendrait mal, car il supposerait un encodage direct des données. Il s'agit plutôt de passer par une couche métaphorique : le système ne convertit pas des caractères en fréquences, mais s'appuie sur les capacités d'abstraction des modèles de langage (LLM) pour opérer une traduction intersémiotique, du texte juridique vers le code musical.
Le dispositif repose sur une analogie de structure. Le droit, la musique et l'informatique sont des systèmes formels, régis par des règles syntaxiques strictes qui produisent des effets sémantiques ou esthétiques, et en dernier ressort des émotions.
Ce qui a réellement tourné
Le projet a d'abord été pensé comme un pipeline déterministe : puisque les modèles de langage représentent les concepts sous forme de vecteurs (embeddings), on devait pouvoir projeter ces coordonnées vers des paramètres de synthèse sonore, la « gravité » d'un article vers un tempo, sa densité lexicale vers une densité rythmique. Cette projection vectorielle est restée à l'état d'horizon : je ne prétends pas l'avoir fait fonctionner de façon convaincante.
Le prototype présenté à Goutelas est plus simple, et il faut l'assumer : le modèle lit le texte juridique et génère librement des patterns en TidalCycles, langage de live coding fondé sur Haskell, qui sont ensuite interprétés en temps réel. C'est le modèle qui choisit les concepts qu'il juge dignes d'être transposés en son ; le seul cadrage déterministe est celui du prompt. On perd en rigueur ce qu'on gagne en surprise.
Cas d'étude : le préambule de 1958
Le préambule de la Constitution de la Ve République a servi de premier terrain d'expérimentation. Voici le genre de patterns que le dispositif produisait ; les commentaires tiennent lieu de légende, ils disent l'intention plus qu'ils ne décrivent un calcul.
-- Solennité constitutionnelle : structure harmonique posée
d1 $ slow 2 $ n "g'maj7*4" # sound "superpiano" # sustain 1
# gain 0.5
-- La pulsation des droits : rythmique régulière mais non rigide
d2 $ every 4 (rev) $ sound "bd*4" # gain 0.9
-- Dynamique démocratique : variations sur la subdivision
d3 $ every 3 (fast 2) $ sound "hh*8" # gain 0.5
-- Harmonie républicaine
d4 $ sound "arpy*16" # n (run 16) # gain 0.6
Ce qui émerge tient de la lecture structurelle : les articles fondamentaux engendrent des nappes harmoniques durables, là où les énumérations et les dispositions techniques donnent des séquences rythmiques plus fragmentées. Rien ne garantit que le modèle « entende » vraiment la solennité du texte ; mais ses choix, quand on les écoute, sont rarement absurdes.
Explorations stylistiques : les personae
Au-delà du texte brut, le projet a éprouvé la capacité du modèle à simuler des « interprétations » stylistiques. En le conditionnant sur des corpus particuliers, le style oratoire napoléonien ou la prose philosophique de Simone Weil, on obtient des variations musicales distinctes pour un même texte juridique. Solliciter l'ethos de ces figures écarte le modèle du centre de la distribution de ses productions possibles et lui laisse plus d'originalité et d'expressivité.
Napoléon électronique
Conditionné par une esthétique martiale et dirigiste, le modèle produit des structures rythmiques binaires et autoritaires, qui privilégient la percussion et l'impact immédiat.
-- L'Empereur face aux Droits de l'Homme
d1 $ n "0 2 3 5" # s "bd"
d2 $ n "0 [~ 2] [3 5] [~ 0]" # s "hh" # gain "1 0.8 0.6 0.4"
d3 $ slow 2 $ n "c3 e3 g3 c4 e4 g4" # s "arpy" # room 0.4
Variations sur Mireille Delmas-Marty
En hommage à la juriste et à ses travaux sur le « pluralisme ordonné » et les « nuages ordonnés », une itération du système a tenté de traduire ces concepts de droit international en polyrythmies. L'idée était de produire une musique où plusieurs tempos coexistent sans cacophonie, à l'image de l'harmonisation des systèmes juridiques.
-- Harmonisation : polyrythmie et superposition
setcps (120/60/4)
-- Universalité
d1 $ sound "bd [sn cp hh*2]" # speed 1.2 # gain 0.8
-- Mouvement relatif
d2 $ sound "future [~ arpy arpy:2 arpy:3]" # speed 0.8 # gain 0.6
Une herméneutique computationnelle
Le projet ne prétend pas créer des œuvres d'art autonomes ; il fonctionne comme un outil d'herméneutique, c'est-à-dire d'interprétation. En forçant le texte de loi à « sonner », on en révèle des structures rythmiques et des lourdeurs que la lecture silencieuse laisse passer.
L'IA agit ici moins en créateur qu'en traducteur radical : elle déplace le texte de la page vers l'espace sonore et interroge au passage notre rapport à la performativité du droit. Si dire le droit, c'est faire, le coder, c'est peut-être, littéralement, le jouer.