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[8 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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l’appréhender, entre le risque calculé et l’abandon aux forces du destin, sur le vieux modèle de l’ordalie[1]. De ce point de vue, l’affinité des aventuriers avec le jeu est essentielle ; comme le note D. Roche dans sa préface à l’ouvrage de F. Freundlich Le Monde du jeu à Paris, 1715-1800 :

Dans la société parisienne du  XVIIIe siècle, le jeu contribue à la mise en scène de nouveaux comportements et de nouveaux besoins qui rencontrent et s’opposent aux données fondamentales d’un monde ancien, peu à peu perdu, et caractérisé par la stabilité, le respect de Dieu, du roi, des mœurs. Le jeu nie le mérite acquis mais propose le hasard comme remède à la reconnaissance égalitaire du mérite, le gain rapide et la fortune dictée par la Fortune comme solution à la mobilité sociale restreinte et comme remède miracle à la précarité de la vie ordinaire et fragile du plus grand nombre[2].

Pour explorer le concept d’aventure, un refus résolu de tout emploi métaphorique s’impose. L’usage a rendu le terme si vague en décalant sans cesse son centre de gravité vers une forme de dissolution dans la métaphore, qu’il se trouverait comme désarmé, privé de toute force opératoire. Un effort résolu est donc nécessaire pour retremper son sens. C’est pourquoi il ne sera jamais question ici d’une très hypothétique aventure de l’écriture[3]. Ce décalage vers la métaphore est contenu en germe dans le vague sémantique que contient l’étymologie du terme aventure : il pourrait en dernier ressort désigner tout évènement, voire la catégorie entière du contingent, comme dans les expressions « par aventure » et « d’aventure », qui connurent longtemps un immense succès. Pour distiller la notion d’aventure et retrouver son essence, une démarche généalogique s’impose. Elle permettra de mettre en évidence la progression réticulaire de ses représentations à travers les âges, qui sélectionnent certains de ses traits plutôt que de les convoquer tous à la fois. Une fois réalisé cet effort de ressaisie du contenu d’aventure, on s’efforcera de montrer que sa valorisation, et plus spécifiquement l’éloge de l’aventurier pris dans sa totalité (en incluant ses traits les moins glorieux au regard de la morale traditionnelle) constitue au  XVIIIe siècle une rupture avec le paradigme aventureux antérieur, celui par rapport auquel est alors reformulée l’esthétique de l’aventure. Enfin, on cherchera à mettre en évidence le fait que la représentation de l’aventure fonctionne sur un principe récursif : à travers les âges, chaque apparition d’un espace géographique ou social libre, ouvert, suscite l’émergence d’une figure de projection spécifique, d’un nouveau type de l’archétype qu’est l’aventurier, qui le renouvelle tout en restant tributaire d’une forme de généalogie axiologique et esthétique trop peu ressaisie.

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[1] Voir sur le sujet infra, « Risque quantifié, risque épique : les deux modalités aventurières du risque », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[2] F. Freundlich, Le Monde du jeu à Paris : 1715-1800, Albin Michel, 1995, p. 10.

[3] Cette expression, intéressante en ce qu’elle montre à quel point le monde dans lequel nous vivons valorise l ’aventure (elle connaît un vif succès depuis le milieu des années 1960 ; voir « Aventure de l ’écriture », Google Ngram Viewer, http://books.google. com/ngrams/), est aussi un symptôme curieux : pourquoi l ’écriture aurait-elle besoin de l’anoblissement supplémentaire de l’aventure ?

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[7 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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On n’a peut-être pas, jusqu’à aujourd’hui, assez mesuré l’originalité intellectuelle et esthétique de l’aventurier des Lumières. Les aventuriers du  XVIIIe siècle tels que les représente la littérature du temps forment, comme on s’efforcera de le montrer, une figure originale, au croisement d’influences littéraires anciennes et de mutations récentes mais profondes dans l’art du récit de soi : les échos du roman « picaresque », ceux des récits épiques chevaleresques sont renouvelés par la vigueur d’un genre mémoires en pleine transformation. Un désir nouveau de représenter le plus intime (et le mieux partagé) de la vie des individus trouve chez eux une réponse enthousiaste ; mais on passerait à côté de l’importance de ces figures et du sens de leur succès inattendu au  XVIIIe siècle si on ne les insérait pas dans une chaîne historique plus large, qui permet en retour de percevoir sous un jour nouveau certaines des grandes passions de leur époque. On s’efforcera donc de lier l’aventurier des Lumières à ses prédécesseurs, et de dégager des constantes, des reprises entre les diverses incarnations de l’aventure depuis son surgissement dans le champ des représentations occidentales. Nous remarquerons aussi un phénomène singulier : si le sens d’aventurier est au fil de l’histoire retrempé plusieurs fois aux divers sens d’aventure, le premier terme n’embrasse pas toujours l’ensemble des champs du second. Une constante pourtant se dégage : à toutes les époques, l’aventurier tel que nous l’entendons est l’homme du risque, l’homme pour le risque[1]. On verra qu’une des spécificités de l’aventurier des Lumières est qu’il oscille sans cesse entre deux manières de

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[1] L ’idée de construire une figure transhistorique de l ’aventurier, que chaque époque actualise en modifiant les modèles précédents, en les inscrivant aussi dans de nouveaux espaces, peut surprendre ; mais on fait l ’hypothèse que les déterminants essentiels de l’aventure, de l’instinct d’exploration – ce qu’un critique a nommé le « Ulysses factor » (J. R. L. Anderson, The Ulysses Factor : The Exploring Instinct in Man, Harcourt Brace Jovanovich, 1970) – à l’effet de recentrement, de ressaisie automatique de soi que produit l’expérience du danger, sont des éléments constitutifs de l’expérience humaine. L ’aspiration à la mise à l’épreuve de soi, comme facteur moteur, le souci de conservation de sa propre existence, comme facteur limitant, peuvent s ’exprimer de manières diverses en fonction des temps et des lieux ; mais ces passions sont si profondément ancrées dans notre espèce que les traiter de facto comme des invariants transhistoriques s’avère largement efficace. En outre, le principe récursif, nostalgique souvent à l’œuvre dans l’aventure, comme on le verra, est un facteur puissant de conservation dans le temps des grandes déterminations de l’expérience aventureuse.

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[6 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Je me trouve bien partout, hormis en prison. Tous les pays me sont égaux, pourvu que j’y jouisse en liberté de la clarté des cieux, et que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu’à la fin de son terme. Maître absolu de mes volontés, et souverainement indépendant, changeant de demeure, d’habitude, de climat, selon mon caprice, je tiens à tout et ne tiens à rien. Aujourd’hui je suis à Londres, peut-être dans six mois serai-je à Moscou, à Petersbourg, que sais-je enfin ? ce ne serait pas miracle que je fusse un jour à Ispahan ou à Pékin[1].

Souci de sa liberté et de son confort, cosmopolitisme, indépendance radicale, les points communs de ce programme avec celui de Casanova sont nombreux. On sait que le Vénitien fit lui aussi l’expérience de la prison, enfermé sous les Plombs à Venise, et qu’elle le marqua profondément ; et l’idée, après avoir parcouru l’Europe, de se lancer pour finir vers des horizons nouveaux, touche aussi Casanova. Vers la fin de sa vie, il caresse un moment le projet de s’embarquer pour Madagascar.

 L’expression « souverainement indépendant » qu’emploie Fougeret de Monbron est à prendre au sens fort ; souvenons-nous de sa réponse à l’ambassadeur de France à Lisbonne, à qui il vient de demander un passeport pour l’Angleterre : « Il me demanda si j’avais oublié que nous étions alors en guerre avec l’Angleterre. Je lui répondis que non, mais que j’étais habitant du Monde, et que je gardais une exacte neutralité entre les puissances belligérantes[2] ». J.-Y. Tadié, dans l’ouvrage qu’il consacre au roman d’aventure, remarque fort justement que « le roman d’aventures est un roman de l’individu » (Le Roman d’aventures, 82-83). Il n’est peut-être pas fortuit, du point de vue de l’histoire des idées, que le mot individualisme apparaisse dans les années 1830, au moment même où on commence à s’intéresser à l’histoire de Casanova et de ses semblables, et où s’impose en France avec Fenimore Cooper le roman d’aventure tel qu’on l’entend aujourd’hui[3]. Le roman d’aventure s’édifie au xix e siècle sur les décombres du monde qui l’a précédé ; les grandes découvertes, les immenses bouleversements dans l’ordre social et politique ont associé dans l’esprit de la postérité une certaine grammaire de l’aventure au  XVIIIe siècle, association nourrie par la publication à partir des années 1820 d’une foule de mémoires d’Ancien régime édités avec plus ou moins de sincérité, plus ou moins de talent ; celles de Casanova font partie de ce mouvement. Le romanesque des existences, les remaniements éditoriaux importants, la fascination qu’exercent les récits libertins se fondent dans un univers de récit où romans et mémoires se confondent, aidés par le continuum qui reliait au  XVIIIe siècle mémoires, pseudomémoires et roman.

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[1] J.-L. Fougeret de Monbron, Le Cosmopolite, ou le citoyen du monde, suivi de La Capitale des Gaules, ou la nouvelle Babylone, Ducros, 1970, p. 130.

[2] Sur le cosmopolitisme des aventuriers, voir infra, [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] Sur Fenimore Cooper et son influence, voir G. Bosset, Fenimore Cooper et le roman d’aventure en France vers 1830, Vrin, 1928.

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[5 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Plombs, au moment de son arrivée à Paris ; dès 1787, il écrit dans son Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise : « Ce coup de bonheur [on l’emmène gratuitement à Paris après son évasion des Plombs] me fit prévoir toutes les grâces que la déesse se plairait à me faire dans la carrière d’aventurier, sur laquelle je devais me mettre : elles furent excessives, mais je n’en ai pas fait bon usage ; j’ai démontré par ma conduite que la fortune se plaît à favoriser ceux qui abusent de ses bienfaits[1]. » Stefan Zweig déjà soulignait l’importance de ce choix revendiqué : « Et il faut croire Casanova quand il nous dit qu’il est devenu aventurier uniquement non par besoin d’argent et peur du travail, mais par tempérament, poussé par un génie irrésistible[2]. »

Ce génie de l’aventure pousse entre autres Casanova à la rencontre de ses pairs. L’Histoire de ma vie nous montre que les aventuriers du  XVIIIe siècle forment un petit milieu, que le Vénitien fréquente avec assiduité. Casanova n’exagère presque pas lorsqu’il revendique auprès de son ami Lamberg une connaissance directe de tous ceux qui, dans son siècle, ont atteint la notoriété sous le nom d’aventurier. On verra dans ces pages que les membres de ce petit cénacle constituent un ensemble disparate, aux contours flous, mais suffisamment homogène pourtant pour que tous ses membres ou presque se connaissent, ou, à défaut, se reconnaissent. La relative homogénéité de comportement que l’on observe dans leur univers se retrouve souvent dans les discours d’auto-légitimation de ceux d’entre eux qui choisissent d’écrire, et, plus largement, dans la vision du monde qu’ils professent. Un des rares aventuriers importants de son siècle que Casanova n’ait, semble-t-il, pas côtoyé, est Fougeret de Monbron, auteur du Cosmopolite, récit autobiographique dont le titre pourrait s’appliquer aux mémoires de tous les aventuriers de leur temps. Si le tempérament atrabilaire de son auteur n’est guère représentatif d’une caste plutôt portée à l’optimisme, ses positions de principe rappellent fortement celles de Casanova :

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[1] Histoire de ma fuite des prisons de la République de Venise, qu’on appelle les Plombs, Allia, 1999, p. 208.

[2] S. Zweig, Trois poètes de leur vie : Stendhal, Casanova, Tolstoï, LGF, 2003, p. 146.

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[4 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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lui-même, Casanova propose à son correspondant un récit en forme de tableau de mœurs, de fenêtre sur des individualités hors du commun, qui appartiennent à la catégorie mystérieuse et fertile en anecdotes des aventuriers, sans qu’il soit besoin de préciser davantage ce que le mot recouvre. Dans le Diable boiteux de Lesage, le démon Asmodée soulevait le toit des maisons pour révéler la vie secrète des Madrilènes[1] ; Casanova et ses semblables préfèrent d’ordinaire les portes, mais dévoilent tout aussi sûrement l’avers et le revers des sociétés européennes, de l’office au boudoir. Nul besoin pour le Vénitien d’asseoir son autorité sur la promesse d’un long examen de conscience ; elle tient toute entière dans la formule du prince de Ligne citée plus haut, « Il faut être acteur pour être connaisseur ». C’est l’intensité de cette présence au monde, bien rendue par l’expression intus et in cute, qui fait la spécificité et l’intérêt des aventuriers, qu’en visionnaire le prince de Ligne perçoit pleinement ; le talent supplémentaire de Casanova est qu’il a l’habileté de communiquer cette intensité à son style : « Son style barbare, bizarre, mais rapide et intéressant, donne chaque jour un évènement, à cet évènement un prix infini, à l’empreinte de la vérité[2] [ sic ] . »

Un autre grand lecteur, Sainte-Beuve, confirme cette idée. Au moment de rendre compte en 1833 des mémoires de Casanova, il cherche en préambule à définir ce qui, dans tous les siècles, fait l’aventurier, et confère à ses actes une qualité particulière : « L’aventurier », écrit-il dans une formule remarquable, « ne dit jamais non aux choses[3]. » C’est cette profonde impulsion en direction du monde sensible, l’appel intensément ressenti de ses objets qui fait l’intérêt des récits d’aventuriers en général, et, par excellence, celui de Casanova en particulier. Cet appel, pour qui le ressent, élève l’aventure au rang de véritable vocation. Le Vénitien confirme l’idée d’une prédestination aventurière, qui chez lui devient consciente peu après sa fuite des

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[1] On sait que Lesage a beaucoup fait pour la diffusion du roman picaresque en France, dans une forme très différente de celle des originaux espagnols ; sur les rapports, complexes, entre les aventuriers du  XVIIIe siècle sur le modèle casanovien et l ’univers picaresque, voir infra, « Une mutation picaresque ? » [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[2] Ch.-J. de Ligne, Caractères et portraits, H. Champion, 2003, p. 524.

[3] Ch. Sainte-Beuve, Premiers lundis, M. Lévy frères, 1894, vol. 2, p. 211.

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[3 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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qui à force d’avoir vécu sont devenus insusceptibles de séduction, et qui à force d’avoir demeuré dans le feu sont devenus salamandres1. » L’affiche est belle en effet ; et le rusé Vénitien sait qu’elle n’est pas de nature à décourager le lecteur, tant chacun se voit plus volontiers salamandre que simple lézard2

La double postulation du prince de Ligne, qui veut que les mémoires d’aventurier se distinguent par le caractère total de l’univers qu’ils embrassent (« juger le monde » ; « c’est le monde tout entier »), et par la leçon spécifique qu’ils contiennent sur l’essence morale de l’homme (« le cœur de l’homme bien mis à jour »), semble trouver un écho chez Casanova. S’il développe ces thèmes dans la préface de l’Histoire de ma vie, le Vénitien en propose un résumé frappant dans une lettre à son ami Lamberg, à l’époque où retiré au château de Dux, il travaille à la mise en forme de son grand œuvre : « Lorsque vous voudrez savoir quelque chose de vrai sur tous les aventuriers de la terre, nos contemporains, venez chez moi car je les ai connus tous funditus et in cute3. » Casanova parodie ici la célèbre épigraphe des Confessions de Rousseau, « Intus et in cute », empruntée au satiriste latin Perse4. « Intus », à propos de Rousseau, est souvent traduit par « dans son intériorité » ; mais on pourrait aussi bien lire « dans sa vie privée, dans son intimité » – dans le plus secret de ses mœurs5. Rappelons que la maxime latine, dans la satire originale, est une mise en garde à valeur démystificatrice : le personnage qui la profère veut signifier à son noble interlocuteur qu’il ne l’impressionne pas, et qu’il voit clairement le débauché derrière la figure officielle. Là où Rousseau promettait un dévoilement complet et à vocation exemplaire de l’intimité d’un homme, en l’occurrence de

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  1. HmV, I, 9-10.
  2. Casanova dans sa préface parle de « salamandre », mais on verra qu’une des métaphores privilégiées pour désigner l’aventurier est plutôt le caméléon ; voir infra, « L’aventurier caméléon » [Casanova dans l’Europe des aventuriers]. Rappelons aussi, par souci d’exactitude, qu’en dehors de leur forme générale, salamandre et lézard ne sont pas apparentés : l’une est un batracien, l’autre un reptile.
  3. Lettre de Casanova à Maximilien Lamberg, 28 juillet 1787, dans « Mon cher Casanova » : lettres du comte Maximilien Lamberg et de Pietro Zaguri, patricien de Venise à Giacomo Casanova, H. Champion, 2008, p. 101.
  4. « Ego te intus et in cute novi », « mais moi je t’ai connu dans ton intimité [ou « ton intériorité »] et en chair et en os » [notre traduction]. Satires, III, 30.
  5. Dans l’Histoire de ma vie, Casanova emploie d’ailleurs funditus, qu’il préfère à intus, avec ce sens ; voir infra, p. ###.
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[2 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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 Est-ce à lui-même que songe le prince en écrivant ces lignes ? L’appétit de variété, la passion de découvrir le « monde tout entier » plutôt que de se borner à un petit cénacle mondain ou littéraire, est bien conforme au goût du disparate et de la fantaisie qu’il manifeste dans tous ses écrits. Mais chacune de ces phrases pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’un de ces grands aventuriers interlopes, à l’esprit fertile, qui ont tant charmé le prince. Il sut, avec un instinct très sûr, pousser certains des plus remarquables d’entre eux à narrer l’histoire de leurs vies. C’est la curiosité profonde de Ligne pour ce qui agite « le cœur de l’homme » qui le conduit, pendant ses visites estivales à Tœplitz, en Bohême, à encourager Casanova, son voisin de Dux[1], dans l’écriture de ses mémoires[2] ; c’est elle encore qui, quelques années plus tard, lui fera prodiguer les mêmes encouragements à Alexandre de Tilly[3], dont la vie ne fut pas moins romanesque. Dans des milieux et des genres très différents, l’un comme l’autre sont des modèles de ces génies cosmopolites, bateleurs mondains, hommes à projets, qui avec plus ou moins de talent, plus ou moins de panache, montent et descendent à toute allure les étages des sociétés européennes du  XVIIIe siècle. Casanova, par sa mémoire et son souci du détail, par sa verve, par l’immense palette de ses talents enfin, relègue, dans l’ordre des aventuriers, ses semblables au rang d’épigones ; il se prévaut, dans la préface de l’Histoire de ma vie, de l’autorité aventurière qu’évoquait Ligne dans le fragment cité plus haut. Le Vénitien ne méconnaît pas la fascination que cette autorité exerce : « La préface est à un ouvrage ce que l’affiche est à une comédie. On doit la lire. Je n’ai pas écrit ces mémoires pour la jeunesse qui pour se garantir des chutes a besoin de la passer [sic[4]] dans l’ignorance ; mais pour ceux

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[1] Où Casanova fait une fin comme bibliothécaire du comte de Waldstein, le neveu du prince.

[2] Voir S. Ostrovska, « Les lettres du prince de Ligne à Casanova », Nouvelles annales du Prince de Ligne, no XIII, 1999, p. 155-180.

[3] Casanova meurt le 4 juin 1798 ; et dès 1801, le prince de Ligne se rapproche de Tilly à Tœplitz. Le prince, durant leur correspondance qui dure jusqu’en 1806, ne cesse d’exhorter Tilly à se mettre à l ’écriture de ses mémoires, et le félicite lorsqu’il les lui adresse enfin en manuscrit – comme l ’avait fait Casanova.

[4] Les mentions « [ sic ] » dans les citations de Casanova indiquent simplement, là où une syntaxe inattendue pourrait laisser croire à une erreur de transcription et arrêter la lecture, que le texte ici reproduit est conforme à l’édition de référence. Elles ne comportent bien entendu aucun jugement sur la qualité de la langue de Casanova, qui, on le sait, aime parfois à déjouer la syntaxe usuelle du français, ou à l’italianiser. De ce point de vue, ces irrégularités sont parties intégrantes de son style – et du charme de celui-ci.

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[1] Introduction – « Lorsque vous voudrez savoir quelque chose de vrai sur tous les Aventuriers de la terre… »

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 11.]

Il est peu de sortilèges plus puissants que celui de ce mot : aventure. Sitôt entendu, la curiosité s ’allume, et avec elle le mélange d’appréhension et de désir qui s’attache aux péripéties, aux grands bouleversements, aux coups du souverain hasard. « Aventure » promet la rupture avec l ’ordre quotidien, l’instant de surexistence qui arrache au lot de l ’humanité commune, au sillon sisyphéen. « Aventure », enfin, porte en germe le récit à venir. L’homme qui recherche ces épisodes, les multiplie, se distingue peu à peu, de ses semblables, pour le meilleur et pour le pire. À force de poursuivre les irrégularités du monde, son point de vue oblique acquiert un prix particulier. L’esprit subtil du prince de Ligne ne s ’y trompait pas : « On devrait défendre d ’écrire morale, caractères, hommes, femmes, philosophie, législation à ceux qui n ’ont pas beaucoup voyagé, et qui n’ont pas été dans les grandes aventures », écrit-il dans Mes Écarts ou ma tête en liberté. Il ajoute, en connaisseur, qu’

[I]l faut avoir vécu avec les souverains, et avoir soupé avec eux, jusqu’à [ sic ] la plus petite classe de la société, pour juger le monde. Il ne suffit pas d’être présenté. Il faut avoir été mêlé dans presque tout et partout. Il faut être acteur, pour être connaisseur, et avoir joué sur bien des théâtres. C’est quand on est affecté de quelque grand mouvement sur la scène, qu’on écrit le mieux, et qu’on peut être cru. Voilà où les personnages donnent prise, et où on les voit au naturel. Voilà le jeu des passions. Voilà les ressorts à découvert. Ce n’est pas une société de l’ancien Versailles. Ce n’est pas le souper de Paris. Ce n’est pas la matinée de l’homme de lettres. C’est le monde tout entier : et le cœur de l’homme bien mis au jour[1].

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[1] Ch.-J. de Ligne, Mes Écarts ou ma tête en liberté, et autres pensées et réflexions, H. Champion, 2007, p. 519.

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Hello world!

Après un long moment hors ligne, je réactive ce blog, qui avait naguère emprunté son nom un peu à La Mettrie et beaucoup à Kraftwerk ; l’objectif principal à court terme est de mettre en ligne des ressources à destination des agrégatifs puisqu’ils ont la chance cette année de plancher sur l’œuvre de Giacomo Casanova, mais aussi plus largement de disposer d’une plateforme personnelle de publication de plus de 144 caractères sur les thèmes qui m’intéressent. C’est dans cette optique de diffusion que je vais publier par épisodes dans les prochaines semaines l’introduction et la conclusion de mon livre Casanova dans l’Europe des aventuriers, qui resitue le célèbre Vénitien dans une généalogie plus large de récits aventureux.