Legislator, robot législateur générant automatiquement des articles de loi

Legislator - Le robot législateur

génération automatique
droit
satire
chaînes de Markov
twitter bot
oudropo

Legislator - Le robot législateur

Le manifeste

Legislator est né d'un constat : la France souffre d'un grave manque de lois. Partant de cette prémisse burlesque — le pays qui produit 18 articles de loi par jour en manquerait encore —, j'ai voulu pousser la logique jusqu'à l'absurde. Si la carte de Borges devait être aussi grande que le territoire, pourquoi ne pas rêver d'une loi qui épuiserait le réel ?

Le résultat : un robot logiciel qui a ingéré les 80 codes juridiques français et qui, à partir de ce corpus de 1,7 Go, produit un article de loi toutes les cinq minutes. Un article toutes les cinq minutes, publié directement sur Twitter sous le pseudonyme @legislatozor — parce que le Journal officiel, personne ne le lit. Legislator est un outil pour combler le flagrant manque de lois en France. On a préféré jouer la quantité plutôt que la qualité.

« Article 327440 - Les dispositions des articles R. 211-21-5 ne sont applicables ni à la personne occasionnellement requise comme gardien de fourrière s'il exerce également des activités qui ne sont pas au service de l'aide personnalisée. »

Comment ça marche

La technique est celle des chaînes de Markov — Shannon en 1948 imaginait déjà de l'appliquer à la génération de texte. Concrètement : on découpe le corpus juridique en séquences de quatre mots, on calcule les probabilités d'enchaînement, et on génère du pseudo-texte vraisemblable. Tous les dix mots, le système ignore les probabilités et tire au hasard pour injecter un peu de chaos. C'est cette injection d'aléatoire qui produit les résultats les plus intéressants — quand deux champs sémantiques du droit se télescopent, la fourrière rencontre l'aide personnalisée, et le lecteur ne sait plus très bien si c'est du vrai ou du faux. La vraie reconnaissance pour Legislator serait qu'un assistant parlementaire prenne un de ses articles pour argent comptant.

Le suffixe -ozor du pseudonyme Twitter, d'ailleurs, dit quelque chose du projet : un peu effrayant, plus grand que nature, mais explicitement ludique. Legislator et Legislatozor sont l'avers et le revers du même dispositif — la façade convenable et la réalité débridée.

La vie d'un robot sur Twitter

Ce qui s'est passé ensuite, je ne l'avais pas tout à fait anticipé. Conformément à la prophétie du poète Christian Bök — nous serions la première génération à écrire de la poésie pour un public de machines —, Legislator s'est retrouvé pris dans un écosystème essentiellement robotique.

Ses tweets étaient régulièrement retweetés par d'autres bots menant une veille automatique par mots-clés. Le compte « Le Top Des Concours™ », qui promet à ses abonnés de « ne passer plus jamais à côté des meilleures occasions de remporter le gros lot », a relayé un article sur les concours de la fonction publique territoriale — c'est réussi. « Sarthe Infos » a retweeté un article mentionnant La Flèche, Le Mans et Mamers. Des robots suiveurs, des robots likeurs, des robots commentateurs : toute une faune automatique interagissait avec Legislator, chacun poursuivant son propre programme sans se douter que l'autre aussi était une machine. Un bel exemple de robopoétique en acte.

Sa seule interruption en huit ans fut due aux robots contrôleurs de Twitter eux-mêmes, qui ont suspendu sa publication pour un article jugé problématique. Même les algorithmes de modération ont leurs limites face à la créativité législative.

750 862 articles

Du manifeste de 2015, j'avais écrit que Legislator poursuivrait son labeur « sans trêve jusqu'à ce que l'espace disque ou l'électricité viennent à lui manquer ». Ce ne fut ni l'un ni l'autre. Le 23 mai 2023, la nouvelle politique de Twitter sur les bots a eu raison de lui. Son dernier article porte le numéro 750 862 — pas mal, pour un modeste démonstrateur, même si l'on avait rêvé d'Occigen, le superordinateur du GENCI, et de ses 270 000 articles de loi par seconde.

Rétrospectivement, le plus frappant n'est pas la quantité mais la durée : près de huit ans de production ininterrompue, un article toutes les cinq minutes, sans qu'aucun humain ne lise l'intégralité de l'oeuvre. Legislator aura vécu et interagi dans une sphère dont nous n'apercevions que les franges. En ce sens, il réalise assez littéralement ce que Bök annonçait : une littérature écrite et lue principalement par des machines.

Ses maladresses et sa persistance le rendent attachant. On ne résiste pas à lui laisser le dernier mot :

« Article 750862 — Les articles L. 5211-21, notamment. »

Comme le dit un de ses lecteurs, humain cette fois, « on atteint la perfection légistique ».

Pour aller plus loin

Le travail théorique sur Legislator a d'abord fait l'objet d'une communication au colloque « Récits de la norme » (université Sorbonne Paris Nord, 2019), avant d'être publié sous forme de chapitre dans l'ouvrage collectif Narrations de la norme (dir. E. Paratore, Mare & Martin, 2021) ; l'article y inscrit le projet dans une réflexion sur la robopoétique — au sens où l'entendait le poète Christian Bök —, l'écriture conceptuelle de Kenneth Goldsmith, et la combinatoire de Queneau. Legislator est aussi le projet fondateur d'un écosystème d'algorithmes oudropiens dont sont issus XTRL0R, Le Schtroumpf Civil et Pseudonom.