Jacques-Louis David, « Le Serment du Jeu de paume » – domaine public, Wikimedia Commons

Legislator, le robot législateur

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Legislator, le robot législateur

Fiat Legislator

La France souffre. Oui, la France souffre d'un grave manque de lois. Qui ne l'a remarqué ? Des moments entiers peuvent se dérouler dans des déserts normatifs, oubliés des législateurs. N'ayons pas peur des mots, l'anomie nous guette.

Pourtant, beaucoup d'efforts ont été consentis à cette œuvre de salubrité publique : l'extension illimitée du domaine de la loi. Les rapports détaillés publiés sur Légifrance nous apprennent qu'entre 2002 et 2018, le législateur a produit chaque année 6 454 articles législatifs ou réglementaires en moyenne, soit 18 par jour. Encore ne s'agit-il là que du droit codifié ; les vastes et fertiles étendues du règlement restent pour l'essentiel inexplorées.

C'est bien. Mais c'est encore trop peu. Les cartographes de Borges rêvaient d'une carte qui, aussi grande et détaillée que le territoire, le recouvrirait point par point ; pourquoi le législateur ne pourrait-il rêver d'une loi qui, décrivant exhaustivement toutes les configurations possibles du réel, épuiserait ce dernier ? Une version normative, en somme, de la bibliothèque de Babel. Avec les 317 664 articles de loi applicables en France fin 2018, le législateur humain a fait, reconnaissons-le, ce qu'il a pu. Mais pour mener à bien ce grand œuvre, il va falloir changer d'échelle.

C'est donc animé d'un esprit civique que j'ai offert à l'État ma modeste contribution : Legislator. Legislator est un robot logiciel ; il a lu les 80 textes de loi codifiés applicables sur le territoire français ; et à partir de ce corpus, il génère, article par article, de la norme en continu. En un mot, Legislator produit littéralement un article de loi toutes les cinq minutes. Ayant compris les ressorts de l'économie de l'attention, il ne publie pas ses lois dans un Journal officiel que personne ne lit, mais directement au centre de la vie politique des années 2020, c'est-à-dire sur Twitter, sous le pseudonyme @legislatozor. Elles peuvent y être aussitôt retwittées et likées par le public et les journalistes.

Le progrès est évident : là où le législateur humain ne produisait un article que toutes les 80 minutes, le rythme de l'inflation législative se trouve d'ores et déjà multiplié par 16. Et il ne s'agit que d'un modeste démonstrateur. Pour vraiment passer à la vitesse supérieure, on pourrait lancer Legislator sur Occigen, le superordinateur du Grand Équipement national de calcul intensif, le calculateur public le plus puissant du pays : selon mes estimations, on pousserait la production normative au-delà de 270 000 articles de loi par seconde, ce qui devrait suffire, même si l'on ne sait pas très bien à quoi. Peut-être pourrait-on en exporter un peu.

« Article 327440 - Les dispositions des articles R. 211-21-5 ne sont applicables ni à la personne occasionnellement requise comme gardien de fourrière s'il exerce également des activités ou réalise des opérations qui ne sont pas au service de l'aide personnalisée. »

L'avers et le revers

Voilà, en quelques mots, la notice ou le manifeste de Legislator ; ou plutôt, pour reprendre son pseudonyme, de @legislatozor. Legislator et Legislatozor forment l'avers et le revers d'un même dispositif burlesque, la façade convenable et la réalité ludique et débridée. Le suffixe -ozor renvoie d'ailleurs à quelque chose d'un peu effrayant, de plus grand que nature, mais aussi d'explicitement ludique.

Sur le plan technique, le dispositif ne présente pas de complexité particulière. Legislator met en œuvre le principe des chaînes de Markov, technique que Claude Shannon, dans son article fondateur de 1948 sur la théorie de l'information, imaginait déjà d'appliquer à la génération de texte. Concrètement, il s'agit d'un système de probabilités conditionnelles calculées sur le corpus juridique : à partir de ce qui précède, le robot tire le mot suivant le plus vraisemblable, et produit ainsi du pseudo-texte qui imite les régularités lexicales, structurelles et typographiques de la langue normative. C'est une machine à entropie qui, comme générateur de bruit, parodie autant la surlégislation que le commentaire sur les réseaux. Quand deux champs sémantiques du droit se télescopent, la fourrière rencontre l'aide personnalisée, et le lecteur ne sait plus très bien si c'est du vrai ou du faux.

Reste à inscrire ce générateur dans une généalogie poétique. Le recours au collage et à la génération semi-aléatoire de texte n'est pas une nouveauté : du cadavre exquis des surréalistes au found footage, ces techniques sont plus que séculaires, et le croisement de l'aléatoire et de la construction de sens remonterait aisément aux sortes homériques ou virgiliennes de l'Antiquité. Plus près de nous, on tient généralement Raymond Queneau, avec ses Cent mille milliards de poèmes (1961), pour le premier à avoir mis en œuvre et théorisé en France les possibilités poétiques de la combinatoire, même si Tristan Tzara l'avait précédé dès 1958 avec La Rose et le chien, recueil de poèmes imprimés sur trois disques concentriques mobiles dont la diffusion resta confidentielle. La vraie intuition de Queneau tient à ceci : au-delà des textes engendrés, les possibilités combinatoires ouvrent par elles-mêmes une expérience poétique de l'illimité, asymptotique à l'infini, qui me paraît caractéristique de la poéticité propre aux médias numériques.

Kenneth Goldsmith, dans Uncreative Writing (2011, traduit par François Bon en 2018 sous le titre L'Écriture sans écriture), rend ce potentiel explicite et le revendique comme natif de l'ère numérique. Il reprend à l'artiste conceptuel Douglas Huebler une formule de 1969, « le monde est rempli d'objets plus ou moins intéressants, je n'ai aucune envie de lui en faire supporter un de plus », pour la déplacer : « le monde est rempli de textes plus ou moins intéressants ; je n'ai aucune envie de lui en ajouter un de plus ». Ces auteurs sont des récupérateurs de langage, leurs projets sont épiques, à la dimension de la gargantuesque échelle de la textualité sur internet. L'écrivain y agit en programmeur, dans la filiation de l'art conceptuel : « l'idée devient une machine à faire de l'art », écrivait déjà Sol LeWitt. Legislator relève de cet épique nouveau.

Robopoétique

Programmer et réemployer le texte juridique est une forme de métaécriture, écrire le robot qui écrit, qui explore son corpus source de biais, à la lumière de ses régularités, de son rythme, de ses habitudes. En ce sens littéral, ce que fait Legislator est un grand récit de la norme : si raconter, c'est rappeler ce qui menace d'être dissous, le sélectionner et le recomposer, alors Legislator raconte bien la loi. La déconstruction du texte normatif y précède une réutilisation expérimentale, ludique et esthétique.

Dans un article de 2002, le poète conceptuel canadien Christian Bök, s'interrogeant sur une éventuelle robopoétique à venir, lançait une prophétie : nous serions la première génération de poètes à pouvoir écrire de la littérature pour un public de machines, nos pairs intellectuels artificiels. Les poètes de demain ressembleraient à des programmeurs, dont l'exaltation viendrait moins d'avoir écrit de grands poèmes que d'avoir conçu un petit robot capable d'en écrire pour nous. Si la poésie souffre déjà d'un lectorat trop maigre parmi notre propre espèce, qu'aurions-nous à perdre à écrire pour la culture robotique qui succédera à la nôtre ?

Legislator donne raison à Bök. Ses tweets sont très régulièrement retwittés par d'autres robots qui mènent une veille automatique par mots-clés. Le compte « Le Top Des Concours™ », qui relaie tout message comportant le mot « concours », a ainsi porté à la connaissance de ses abonnés, le 14 juin 2020, un article où Legislator évoquait des concours dans le domaine des transports routiers, l'inspection générale des finances et l'Autorité de régulation de la distribution de la presse. Le compte promet de « ne pass[er] plus jamais à côté des meilleures occasions de remporter le gros lot » ; c'est réussi. Dans un autre genre, « Sarthe Infos » a retwitté un article où affleurait, parmi Le Puy-en-Velay et un chapelet de communes de Charente, la mention du Mans, Legislator explorant là une veine géographique que le Bernard Heidsieck de Vaduz n'aurait peut-être pas reniée.

Ce ne sont que deux exemples ; des interactions de ce type se produisent plusieurs fois par jour. D'autres comptes robotisés suivent, commentent ou aiment les publications de Legislator, même les plus absurdes, pour mieux dissimuler aux humains et aux algorithmes de contrôle leur propre nature, ou dans l'espoir d'être suivis en retour. On estime qu'un quart des messages publiés sur Twitter sont produits par des robots. Enfin, Legislator interagit avec les robots de la plateforme elle-même : sa seule interruption pendant des années fut due à un tweet repéré par les robots contrôleurs de Twitter, qui lui valut une suspension de publication.

Conformément à la prophétie de Bök, Legislator vit et interagit dans une sphère essentiellement robotique dont nous, humains, n'apercevons que les franges, puisque jusqu'à preuve du contraire personne n'a lu l'intégralité de son œuvre. Il poursuit son labeur dans une obscurité bienveillante. Sa persistance, ses maladresses et ses efforts continus pour passer du texte au langage le rendent attachant, au point qu'on ne résiste pas à lui laisser le dernier mot :

« Article 390047 - Les articles L. 5211-21, notamment. »

Comme le dit un de ses lecteurs, humain cette fois, « on atteint la perfection légistique ».

Une longue vie de robot

Du manifeste de 2015, j'avais écrit que Legislator poursuivrait son labeur « sans trêve jusqu'à ce que l'espace disque ou l'électricité viennent à lui manquer ». Ce ne fut ni l'un ni l'autre. Le 23 mai 2023, la nouvelle politique de Twitter sur les robots a eu raison de lui, après plus de 750 000 articles publiés et près de huit ans de production ininterrompue. Le plus frappant n'est pas la quantité mais la durée : un article toutes les cinq minutes pendant huit ans, sans qu'aucun humain ne lise l'œuvre entière. En ce sens, Legislator réalise assez littéralement ce qu'annonçait Bök, une littérature écrite et lue principalement par des machines.

Pour aller plus loin

Le travail théorique sur Legislator a d'abord fait l'objet d'une communication au colloque « Récits de la norme » (université Sorbonne Paris Nord, 2019), avant d'être publié comme chapitre de l'ouvrage collectif Narrations de la norme (dir. E. Paratore, Mare & Martin, 2021) ; l'article y inscrit le projet dans une réflexion sur la robopoétique de Christian Bök, l'écriture conceptuelle de Kenneth Goldsmith et la combinatoire de Queneau. Legislator est aussi le projet fondateur d'un écosystème d'algorithmes oudropiens dont sont issus XTRL0R, Le Schtroumpf Civil et Pseudonom.