Brume sur le parc national de Synevyr (Carpates) – Photo : Rbrechko / Wikimedia Commons, CC BY-SA 4.0

Eye of the Beholder : poèmes co-écrits avec GPT-3

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Eye of the Beholder

L'expérience

À l'automne 2021, GPT-3 restait réservé aux développeurs. ChatGPT n'existait pas et le grand public ignorait ce qui se préparait. J'ai voulu tenter une expérience : co-écrire des poèmes avec un modèle de langage, à des degrés divers d'intervention, et les soumettre à des concours de poésie en France. Non pour tromper quiconque, mais pour poser une question : un jury peut-il être ému par des vers produits en partie par une machine ? Et si oui, qu'en conclure sur la poésie ?

Le titre joue sur trois références : Shakespeare (beauty is in the eye of the beholder), le jeu vidéo des années 1990 et Metallica. Toutes pointent vers la même hypothèse : la beauté d'un texte tient peut-être moins à son origine qu'à la lecture qu'on en fait.

Les textes

Le procédé tenait du dialogue. Tantôt je proposais un début, tantôt GPT-3 poursuivait, tantôt je reprenais et modifiais. Chaque poème naît de cette négociation. En voici quelques-uns.


L'Éphémère

Le Soleil se cache et il fait noir ce soir, Mais ce que nous avons vécu ces après-midi Ne passera pas comme si c'était hier Retiens les choses qui te feront sourire Car tout ce qui importe ce n'est pas ce qui vit Ou ce qui demeure à jamais, La beauté qui t'ouvrira les yeux clos Oui tout ce qui importe ce n'est pas ce qui est éphémère Mais ce qui importe ce n'est pas ce qui demeure à jamais Deux amours qui se sont battus Mais ce que nous avons vécu ces après-midi N'est que simplement une étincelle Que ta compagnie renouvelle Le forçant à se comporter différemment Retiens les choses qui te feront sourire Nous étions garçons avant étincelles Nous étions garçons avant étincelles Nous étions garçons avant étincelles Nous étions garçons avant étincelles Combats longtemps pour être grands Pour être grands, pour être grand


Je prends et je garde, je cède et je donne... Je n'ai ni la souplesse de la feuille... Ni la fidélité de la mémoire.

-Les Jours-les mentent- Mon âme-la grande-sautille- Comme les pétales-de la fleur-Belle. Mon corps-il croupit- Assis à la table-ma vieille-bête.


Aujourd'hui je te souhaite

Du bonheur, de l'amour -Qui finiront par s'encorder -Qui cassent, se renouent

De toujours trouver

Une échappée

Un jour de pause

Aujourd'hui je te souhaite

Des rires qui décrochent -Des matins qui s'évaporent -

Des soirs qui seuls

Réveillent

Un souvenir

Le corps est encore là Mais l'âme est partie.


Ce qu'on entend

Ces textes ont une facture qu'on ne retrouve guère ailleurs, ni tout à fait humaine ni tout à fait mécanique. Les répétitions obsessionnelles de GPT-3, « Nous étions garçons avant étincelles » quatre fois de suite, créent un effet d'incantation que je n'aurais pas écrit seul. Les ruptures syntaxiques, les enchaînements inattendus, la manière dont la machine perd le fil puis le retrouve : tout cela ressemble à de la poésie, sans en être peut-être, ou en l'étant autrement.

Le projet inachevé

Le projet est resté inachevé. Je n'ai pas soumis les textes aux concours, non par scrupule éthique, car la question me paraissait et me paraît toujours légitime, mais parce que l'accélération technologique a banalisé l'expérience avant même qu'elle ait lieu. En novembre 2022 ChatGPT est sorti, et en quelques semaines l'écriture assistée par IA s'est répandue. Ce qui relevait d'une expérience de frontière en 2021 était devenu une pratique courante en 2023.

Ces textes restent un document : ils gardent la trace d'un moment où la co-écriture entre l'homme et la machine tenait encore de l'aventure plutôt que de l'outil.