Étudiants lors du concours d'éloquence de Paris 1 Panthéon-Sorbonne au Panthéon

Enseigner l'art oratoire

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Enseigner l'art oratoire

L'éclipse et le retour

Pendant plus de vingt siècles, l'éducation des jeunes gens dans le monde occidental avait un but ultime : les rendre capables de se dresser et de prendre la parole pour eux-mêmes. Dès le Ve siècle avant notre ère, l'art oratoire n'était pas un ornement ; c'était le couronnement de toute formation, indissociable de la vie civique. Puis la France, cas presque unique parmi les nations européennes, a décidé que cet apprentissage était devenu inutile. Entre 1897 et 1902, la classe de rhétorique a disparu de l'enseignement secondaire. Ce fut le début d'une éclipse de plus d'un siècle.

Les raisons de cette disparition sont multiples et s'éclairent mutuellement. Le romantisme, d'abord, qui trouvait dans la rhétorique enseignée une mécanique de formules usée jusqu'à la corde -- Hugo proclamant « Guerre à la rhétorique ! » ne voulait pas tant l'abattre que la retremper à sa vocation authentique. Le soupçon politique, ensuite : l'art de la conversation et du discours sentait l'Ancien Régime, et l'association avec les orateurs de la Révolution rendait l'objet pédagogiquement incommode. La massification scolaire, surtout, qui privilégiait l'analyse sur l'imitation, la dissertation sur le discours, le spécialiste sur l'honnête homme. Quand la littérature a triomphé dans les programmes, le bébé éloquence a été jeté avec l'eau du bain rhétorique. L'essor de la presse, premier média de masse, achevait de rendre la magie de la présence caduque aux yeux des réformateurs.

Il aura fallu attendre le début des années 2000 pour que le mouvement s'inverse.

Paris 1, laboratoire de l'éloquence retrouvée

En 2011, avec le professeur Emmanuel Jeuland, alors directeur de l'École de droit de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, nous avons lancé un pari d'apparence modeste : créer un cours d'éloquence pour des étudiants de première année. L'intitulé -- « Éloquence et plaidoirie » -- esquivait prudemment le mot « rhétorique », qui dans l'université française désigne le plus souvent la connaissance des figures plutôt qu'une technique appliquée de persuasion. Il s'agissait de ranimer le corpus rhétorique en vue de la pratique, et seulement dans cette vue.

Ce que nous avons découvert, promotion après promotion, confirmait presque trop bien les intuitions de départ. Les étudiants arrivent avec des compétences en inventio, en dispositio, en elocutio -- les exercices scolaires les y ont préparés. Mais l'actio est un champ entièrement vierge ; et la capacité d'écrire pour le pathos, d'intégrer les émotions dans l'argumentation autrement que comme un défaut de raisonnement, leur est tout aussi étrangère. Ces deux absences correspondent exactement aux domaines que l'enseignement secondaire a délaissés au cours du XXe siècle.

Le séminaire accueille des exercices volontiers burlesques -- controverses, simulations de procès, éloges paradoxaux. Ce choix est délibéré. Le jeu n'est pas l'inverse du sérieux : Quintilien, premier pédagogue à célébrer les vertus du ludique, le savait déjà. L'espace protégé du burlesque est l'endroit où les apprentissages fondamentaux -- voix, posture, geste, confiance en soi -- peuvent se déployer sans risque, tandis que l'argumentation juridique, elle, doit rester rigoureuse. Le résultat, au fil des années, a dépassé nos attentes : des centaines d'étudiants non littéraires se sont passionnés pour ces exercices au point d'y consacrer leurs soirées et leurs week-ends, et cinq associations étudiantes entièrement autonomes se consacrent désormais à l'éloquence à Paris 1.

Du Panthéon au Grand oral

Le concours international d'éloquence de Paris 1, né en 2017 presque par hasard -- une caisse dans la cour d'honneur, un festival de quartier -- a pris en quelques éditions une ampleur que personne n'anticipait. Dès 2018, grâce à un plan B providentiel lors d'un mois de mai agité, la finale s'est tenue sous la coupole du Panthéon, en partenariat avec la direction du monument et la Réunion des musées nationaux. L'Agence universitaire de la francophonie (AUF) a ouvert le concours aux étudiants de son réseau mondial ; TV5 Monde a assuré la diffusion. En 2021, les 200 places se sont envolées en une heure trente, 35 000 personnes ont voté pour le prix du public, et Agnès Jaoui en était la marraine.

Cette visibilité s'inscrivait dans un mouvement plus large. Le succès du concours illustrait une aspiration collective que nous avions également portée dans le débat public, à travers plusieurs publications et interventions.

Publications et présentations

Ce projet a donné lieu à plusieurs contributions, trop brèves pour constituer chacune une page autonome, mais qui forment ensemble un fil cohérent :

  • « Pourquoi les concours d'éloquence sont à la mode », La Sorbonne, magazine de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2018. Article retraçant l'histoire de l'éclipse de l'art oratoire en France depuis la fin du XIXe siècle et les raisons de son retour contemporain.

  • « Éloquence : comment faire du futur Grand oral du bac une réussite », The Conversation, 2021. Propositions concrètes pour la nouvelle épreuve de Grand oral introduite au baccalauréat, fondées sur l'expérience du cours de Paris 1 : défense de thèse, controverse, exercices produits en conditions d'examen plutôt que discours préparés à l'avance.

  • « Éloquence et plaidoirie : jeu de loi et jeu de parole », communication au colloque Rhétorique et pédagogie : la pratique rhétorique dans la classe, Maison de la Recherche, Sorbonne Université, 1er juin 2021. Analyse de l'exercice de plaidoirie comme laboratoire où se superposent le jeu de la loi et le jeu de la parole, et réflexion sur la complémentarité entre compétences numériques et compétences oratoires.

  • « "Entre ici, Paris 1 !" Le concours international d'éloquence de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l'art oratoire, entre affirmation de marque universitaire et redécouverte d'un patrimoine collectif », communication à la journée d'études À la recherche du patrimoine de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 27 septembre 2021. Réflexion sur la patrimonialité du concours et sur l'éloquence comme terrain neutre capable de fédérer une université fragmentée.

  • Entretien sur l'art oratoire, Ça m'intéresse, 2021. Entretien dans le dossier spécial du magazine consacré à la parole et à l'art oratoire.

  • « Le défi d'enseigner l'éloquence en première année à l'université : retour d'expérience sur la construction d'un corpus de compétences et d'une méthode », Recherches & Travaux, n° 99, décembre 2021 (DOI). Article de synthèse sur dix années d'enseignement, analysant les compétences oubliées, la place du jeu et de Quintilien, et l'idéal oratoire comme voie de perfectionnement de soi.

L'orateur et la machine

Avec le recul, ce qui frappe dans cette aventure pédagogique, c'est sa complémentarité inattendue avec le numérique. Les dernières années de ce parcours se sont partagées presque exclusivement entre l'éloquence et l'intelligence artificielle ; loin de s'opposer, les deux champs se renforcent. À mesure que les machines automatisent les tâches routinières du raisonnement -- y compris, de plus en plus, le raisonnement juridique --, la valeur ajoutée proprement humaine se recentre sur ce qui échappe encore à la tekhnè : la présence, l'analogie, la capacité de produire chez l'auditoire des émotions quand c'est nécessaire, et cette faculté de se mettre à la place de l'autre qui est le préalable de toute parole authentique.

Savoir parler aux machines le langage des machines, et aux humains leur propre langage : c'est peut-être la définition la plus juste de ce que l'éloquence enseigne aujourd'hui.