Cesare Maccari, « Cicéron dénonce Catilina au Sénat romain » – domaine public, Wikimedia Commons

Enseigner l'éloquence à l'université

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Enseigner l'éloquence à l'université

Une éclipse française

Pendant près de vingt-sept siècles, dans le monde occidental, l'éducation des jeunes gens a tendu vers un même but : les rendre capables de se dresser et de prendre la parole pour eux-mêmes. À Athènes comme à Rome, l'objectif était qu'à l'âge où l'on passe aujourd'hui le baccalauréat un jeune homme fût un citoyen actif, capable de défendre en public une proposition de loi. L'art oratoire n'était pas un ornement, c'était le couronnement de toute formation, indissociable de la vie civique. La France, à peu près seule parmi les nations européennes, a décidé au tournant du XXe siècle que cet apprentissage était devenu inutile. Ce fut le début d'une éclipse d'environ cent vingt ans.

Les raisons de cette disparition s'éclairent mutuellement. Le romantisme, d'abord, qui jugeait la vieille rhétorique trop corsetée pour l'expression des sentiments : Hugo proclamant « Guerre à la rhétorique ! » ne voulait pas tant l'abattre que la rendre à sa vocation. L'avènement de la IIIe République et la massification de l'enseignement ensuite, qui apportaient d'autres enjeux. La littérature scolaire venait d'être inventée ; elle s'imposait avec la langue française comme le ciment d'une nation en construction. Les enfants qui entraient désormais dans le système scolaire n'avaient plus vocation à gouverner, et leur éducation visait moins l'autonomie des individus que la docilité des esprits. L'oral cessa d'être la priorité. L'exercice roi devint la dissertation, où il s'agit moins de convaincre que de faire siens des arguments en les organisant sur le papier.

L'art oratoire n'a pourtant jamais tout à fait disparu. Il a conservé quelques refuges, les collèges jésuites, les écoles d'avocats, la conférence du stage du Barreau, la conférence Olivaint. Mais à ces oasis près, le souvenir même de son importance s'était effacé des mémoires. Il aura fallu attendre le début des années 2000 pour que le mouvement s'inverse.

Paris 1, l'éloquence retrouvée

En 2011, avec le professeur Emmanuel Jeuland, alors directeur de l'École de droit de Paris 1 Panthéon-Sorbonne, nous nous sommes lancé un défi : comment répondre au reflux de la culture humaniste que nous observions chez trop d'étudiants juristes, tout en nourrissant leur créativité ? Aiguillés notamment par le succès du concours de plaidoirie Lysias dans notre université et de la conférence du stage au Barreau de Paris, nous avons créé un parcours d'« humanités juridiques », dont le premier cours s'intitulait « Éloquence et plaidoirie ».

Le choix de l'intitulé n'allait pas de soi. La « plaidoirie » promettait d'assouvir le rêve de parole vive et agissante que nourrissent beaucoup d'étudiants en droit. Le mot « éloquence » conservait alors un charme un peu désuet. Surtout, ces deux termes esquivaient celui de « rhétorique », qui, dans l'université française, désigne le plus souvent la connaissance des figures et l'histoire des théories plutôt qu'une technique appliquée d'argumentation et de persuasion. Ranimer le corpus rhétorique en vue de la seule pratique : l'entreprise était à notre connaissance nouvelle en France à l'époque, où seule Sciences Po Paris avait lancé un enseignement comparable, confié à des avocats.

Ce que nous avons découvert, promotion après promotion, confirmait presque trop bien les intuitions de départ. Les étudiants arrivent tous avec des savoir-faire en inventio, en dispositio et en elocutio, que les exercices scolaires ont entraînés jusqu'au baccalauréat. Mais l'actio est pour la plupart un champ entièrement vierge, ce qui pose problème à une époque où la communication orale, en direct ou par vidéo interposée, revient en force. Ils sont dans la position de Démosthène qui, selon le récit de Plutarque, ne devint pleinement orateur qu'une fois saisie l'importance de la voix, de la diction, de la posture et du geste. L'écriture pour le pathos, la capacité à comprendre et à produire les émotions de l'auditoire, leur est tout aussi étrangère. Ces deux absences correspondent exactement aux domaines de l'ancienne rhétorique que l'enseignement secondaire a délaissés au cours du XXe siècle. S'y ajoutent la confiance en soi, que toute prise de risque oratoire suppose, et la maîtrise du récit, dont l'importance dans la plaidoirie n'a pas varié depuis Corax et Isocrate.

Les sujets traités dans le cours sont volontiers burlesques, sans que ce soit systématique : controverses, simulations de procès calquées sur la cour d'assises, éloges paradoxaux. Le choix peut prêter le flanc à la critique du divertissement futile, mais il est délibéré. Le jeu n'est pas l'inverse du sérieux ; il n'exclut ni la gravité ni le tragique, et la plaidoirie d'exercice doit d'ailleurs convoquer toutes les lois réellement applicables au cas, si absurde soit-il. Que le premier pédagogue à célébrer les vertus du jeu soit Quintilien, l'un de ces rhéteurs d'école que vilipendait Tacite dans le Dialogue des orateurs, n'est sans doute pas un hasard. L'espace protégé du burlesque est précisément l'endroit où les apprentissages fondamentaux, voix, posture, geste, confiance en soi, peuvent se déployer sans risque. Le résultat a dépassé nos attentes : des centaines d'étudiants non littéraires se sont passionnés pour ces exercices au point d'y consacrer leurs soirées et leurs week-ends, et cinq associations étudiantes entièrement autonomes se consacrent aujourd'hui à l'éloquence à Paris 1.

Du Panthéon au Grand oral

Le concours d'éloquence de Paris 1, né en 2017, répondait à un double besoin : du côté de la présidence, l'envie d'un événement qui inscrive l'université dans la vie du quartier ; du côté des étudiants, une demande pour des joutes oratoires visibles et attachées à l'institution. La première édition, montée en quelques semaines pour le festival Quartier du livre de la mairie du 5e arrondissement, commença presque littéralement sur une caisse dans la cour d'honneur. L'idée fut jugée assez bonne pour être reprise.

L'année suivante changea tout. La finale de mai 2018, d'abord prévue à la Sorbonne, devint impossible à y tenir en raison de la mobilisation étudiante et des menaces d'occupation. L'équipe du Panthéon proposa alors d'accueillir le concours comme plan B, et ce plan B dépassait de loin tout ce que nous aurions osé espérer. Depuis, la finale se tient sous la coupole, en partenariat avec l'administration du monument et la Réunion des musées nationaux. L'Agence universitaire de la francophonie, qui ouvrit dès 2018 le concours aux étudiants de son réseau, l'Afrique d'abord puis toutes les régions en 2019, lui donna sa dimension mondiale ; TV5 Monde en assura la diffusion. En 2021, les deux cents places se sont prises en une heure et demie, trente-cinq mille personnes ont voté pour le prix du public, et Agnès Jaoui, après Nathalie Baye, en était la marraine. La finale oppose huit candidats sur deux épreuves : une disputatio, dans le souvenir des disputes que pratiquait jadis la Sorbonne, et un éloge, souvent paradoxal, dont le sujet est laissé au libre choix de l'orateur. L'absence d'épreuve de plaidoirie est un choix : elle évite d'avantager les juristes et fait de l'éloquence un terrain neutre où une université fragmentée, du droit à la philosophie, de l'histoire à l'économie, peut faire corps.

Publications et interventions

Ce projet a donné lieu à plusieurs contributions, trop brèves pour constituer chacune une page autonome, mais qui forment ensemble un fil cohérent :

  • « Pourquoi les concours d'éloquence sont à la mode », La Sorbonne, magazine de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 2018. Sur l'éclipse de l'art oratoire en France depuis la fin du XIXe siècle et les raisons de son retour contemporain.

  • « Éloquence : comment faire du futur Grand oral du bac une réussite », The Conversation, 2021. Propositions pour la nouvelle épreuve introduite au baccalauréat, fondées sur l'expérience de Paris 1 : faire produire aux élèves, en conditions d'examen et le jour même, les notes de leur discours, plutôt que de leur faire ânonner un texte rédigé six mois plus tôt avec l'aide de l'enseignant. L'exercice de prédilection est la défense d'une thèse, l'affirmative ou la négative, voire une position tirée au sort.

  • « Éloquence et plaidoirie : jeu de loi et jeu de parole », communication au colloque Rhétorique et pédagogie : la pratique rhétorique dans la classe, Maison de la Recherche, Sorbonne Université, 1er juin 2021. La plaidoirie comme lieu où se superposent le jeu de la loi et le jeu de la parole, et la complémentarité des compétences oratoires et numériques.

  • « "Entre ici, Paris 1 !" Le concours international d'éloquence de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l'art oratoire, entre affirmation de marque universitaire et redécouverte d'un patrimoine collectif », communication à la journée d'études À la recherche du patrimoine de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 27 septembre 2021. Sur la patrimonialité d'un concours de cinq ans à peine et sur la culture rhétorique reconstruite que l'université restitue au corps social.

  • Entretien sur l'art oratoire, dossier consacré à la parole, 2021.

  • « Le défi d'enseigner l'éloquence en première année à l'université : retour d'expérience sur la construction d'un corpus de compétences et d'une méthode », Recherches & Travaux, n° 99, novembre 2021 (DOI). Article de synthèse sur dix années d'enseignement : les compétences oubliées, la place du jeu et de Quintilien, l'idéal oratoire comme voie de perfectionnement de soi.

L'orateur et la machine

L'enjeu du jeu, c'est ce qu'enseignait Quintilien dans une Rome impériale où l'éloquence civique avait perdu sa place : l'apprentissage de l'art oratoire n'est pas seulement une école de persuasion, c'est une voie de perfectionnement de soi. Comme l'écrivait Pierre Grimal dans « Situation de Quintilien », l'orateur parfait doit posséder « non seulement un art consommé de la parole mais toutes les vertus de l'âme », omnes animi virtutes. Bien argumenter et bien réfuter supposent de se mettre à la place de l'autre, de voir en son interlocuteur un autre soi-même, d'approfondir son ancrage dans une humanité partagée. C'est exactement ce qu'attend d'un avocat le jury d'une cour d'assises lorsqu'il s'agit moins d'établir la culpabilité que de peser la peine : faire de celui qui entre dans le box, entre deux gendarmes, non un futur condamné mais pleinement un homme.

Avec le recul, ce qui frappe dans cette aventure, c'est sa complémentarité inattendue avec le numérique. Mes dernières années de recherche se sont partagées presque exclusivement entre l'éloquence et l'intelligence artificielle, et les deux champs, loin de s'opposer, se renforcent. À mesure que les machines automatisent les tâches routinières du raisonnement, y compris du raisonnement juridique, la valeur proprement humaine se recentre sur ce qui échappe encore à la tekhnè : la présence, l'analogie, la capacité de susciter une émotion quand il le faut, et cette faculté de se mettre à la place de l'autre qui est le préalable de toute parole authentique. Savoir parler aux machines le langage des machines, et aux humains leur propre langage : c'est peut-être la définition la plus juste de ce que l'éloquence enseigne aujourd'hui.