
« Le Schtroumpf civil »
Simiand, Guillaume. « Le Schtroumpf civil ». Communitas : théories et pratiques de la normativité 4, nᵒ 1 (2023) : 4‑15.
Le Schtroumpf civil, bien entendu
« Les lois de police et de sûreté obligent tous ceux qui schtoumpfent le territoire »... Si cette phrase vous semble familière tout en étant parfaitement absurde, et surtout, si vous avez spontanément remplacé le verbe schtroumpfer par habiter, c’est que vous venez de faire la rencontre du Schtroumpf civil.
Cette première traduction intégrale des codes civils français et québécois en langue schtroumpf est d’abord un grand pas pour l’accès au droit des schtroumpfs. Comme l’ont noté des juristes attentifs, la société schtroumpf est une gérontocratie où la séparation des pouvoirs n’existe pas. Le Grand Schtroumpf détient tous les leviers. Avec le Schtroumpf civil, ils accèdent enfin à l’État de droit et au régime légal-rationnel, comme dirait Max Weber. De manière plus anecdotique, c’est aussi une réflexion théorique sur les régularités de la langue du droit et son intelligibilité.

Une traduction importante
Un ou deux lecteurs perdus se demanderont peut-être pourquoi, entre risques géopolitiques et changement climatique, la chose la plus urgente à faire m’a semblé de traduire le Code civil en langue schtroumpf. Outre le fait que l’entreprise me semblait réalisable alors que je n’ai pas immédiatement de solution aux autres difficultés mentionnées, il s’agissait à l’évidence d’un acte purement gratuit. C’est un projet résolument oudropien (Ouvroir de Droit Potentiel), le cousin juridique de l’Oulipo. L’idée est d’utiliser la langue du droit comme matériau, d’apporter des solutions non sollicitées à des problèmes imaginaires, et de travailler les textes juridiques pour en faire jaillir des facettes nouvelles.
Schtroumpf und Drang
Au-delà de la plaisanterie, le rapprochement entre la langue de Peyo et celle du législateur est plus fécond qu’il n’y paraît. Le sémiologue Umberto Eco s’était passionné pour la langue schtroumpf car elle illustre un paradoxe linguistique qui figure au cœur de ses travaux : elle est ambiguë par nature (un mot en remplace mille autres) mais reste parfaitement intelligible.
Pourquoi ? Parce qu’elle repose entièrement sur le contexte et la coopération du lecteur. Pour comprendre une phrase en schtroumpf, il faut partager un référentiel culturel et situationnel commun.
Or, la langue du droit fonctionne de manière similaire. Elle vise la clarté absolue, la monosémie, mais elle s’avère souvent obscure pour le profane. Elle aussi exige une « compétence intertextuelle » pour être déchiffrée.
Méthodologie : l’IA comme traducteur schtroumpf
Comment traduire un texte juridique en schtroumpf de manière rigoureuse ? La règle retenue n’est pas celle du hasard, mais celle de la prédictibilité.
Nous avons utilisé une approche fondée sur l’apprentissage machine (Machine Learning), plus précisément le modèle de langue French Europeana ELECTRA, entraîné sur 11 milliards de mots de textes français historiques. Le principe est une variante automatisée du test de closure (utilisé pour mesurer la lisibilité d’un texte) :
- Pour chaque mot important (nom, verbe, adverbe) du Code civil, on demande à l’IA de deviner le mot en se basant uniquement sur le contexte.
- Si l’IA devine correctement le mot original du Code, cela signifie que le mot est « évident » ou hautement prévisible dans ce contexte.
- Si le mot est prévisible, alors il est schtroumpfable. On le remplace donc par « schtroumpf ».
Le résultat est un texte où tous les termes que la syntaxe et le contexte rendent évidents disparaissent au profit du « schtroumpf ». Mais évident pour qui ? Pour qui habite dans le même contexte que celui qui a réalisé l’encodage.
Schtroumpfer ou révéler ?
Le Schtroumpf civil agit comme un révélateur. Il rend visible le degré de proximité — ou de distance — entre la langue des législateurs et la langue générale.
Si un modèle de langue entraîné sur de la littérature classique parvient à prédire les mots du Code civil, c’est que la structure syntaxique et sémantique du droit reste ancrée dans le langage commun, ou plus exactement dans le langage d’un Européen cultivé, dont le modèle utilisé offre une approximation. Les parties du texte qui résistent à la « schtroumpfisation » sont celles qui portent la technicité irréductible, l’imprévisible, la spécificité pure du droit.
Ainsi, sous ses airs de farce, le Schtroumpf civil pose une question fondamentale : habitons-nous tous le même village linguistique que notre législateur ?