« Illustration représentant le Schtroumpf civil »

« Le Schtroumpf civil »

Droit civil
Schtroumpfs
Langage juridique
Analyse linguistique
Oudropo

Simiand, Guillaume. « Le Schtroumpf civil ». Communitas : théories et pratiques de la normativité 4, nᵒ 1 (2023) : 4‑15.

Le Schtroumpf civil

« Les lois de police et de sûreté obligent tous ceux qui schtroumpfent le territoire » ; « Toute perschtroumpf est titulaire d’un patrimoine. Celui-ci schtroumpfe faire le schtroumpf d’une division ou d’une affectation, mais dans la seule schtroumpfure préschtroumpfée par la schtroumpf. » Le premier énoncé est français, le second québécois : même en langue schtroumpf, les grandes pages du droit restent immédiatement reconnaissables. Le Schtroumpf civil est la première traduction intégrale des codes civils français et québécois en langue schtroumpf.

Le Schtroumpf civil

La question s’impose d’elle-même : pourquoi traduire le Code civil en langue schtroumpf ? Elle appelle plusieurs réponses, et l’on en tirera peut-être au passage quelque chose sur la langue du droit et son rapport à la langue ordinaire. Conformément à l’habitude française du plan en deux parties, on montrera d’abord que le Schtroumpf civil ne sert à rien, avant d’essayer de prouver qu’il peut servir à quelque chose.

Le Schtroumpf civil ne sert à rien

Une première réponse à la question « pourquoi » pourrait être « pourquoi pas ? » : acte gratuit, fête immotivée. La référence universelle au Code civil dans le monde francophone appelle le recours à l’hyperonyme ultime qu’est le mot schtroumpf ; tout juriste comprend immédiatement de quoi l’on parle dès qu’on mentionne le Schtroumpf civil.

Du point de vue des petits êtres bleus inventés par Peyo, pseudonyme de Pierre Culliford, c’est aussi un grand pas vers l’entrée des Schtroumpfs dans l’État de droit. Depuis 1958 et la sortie des premiers albums, des auteurs divers ont voulu lire dans la microsociété schtroumpf la réalisation ou la métaphore d’idéologies opposées, inventoriées en 2016 par A. Dominguez Leiva et S. Hubier dans Schtroumpfologies. Sans se ranger à la suite de cette cohorte, on constate que la société schtroumpf est une gérontocratie où la séparation des pouvoirs n’existe pas : le Grand Schtroumpf en détient tous les leviers, comme l’illustre l’album Schtroumpf vert et vert schtroumpf. Les Schtroumpfs vivaient heureux sans lois, sous l’autorité charismatique du Grand Schtroumpf, comme diraient Rousseau et Max Weber ; ils vivront sans nul doute encore plus heureux avec la loi, sous le régime légal-rationnel du Schtroumpf civil.

À un autre horizon, le Schtroumpf civil prend place dans une série de projets conçus au sein de l’Oudropo, l’Ouvroir de Droit Potentiel, groupe de recherche et de création qui, au moyen d’outils inspirés de la littérature à contraintes de l’Oulipo, travaille les textes du droit pour en faire jaillir des facettes nouvelles. Utiliser la langue du droit comme matériau, apporter des solutions non sollicitées à des problèmes imaginaires, opérer un décalage radical pour aborder un corpus trop connu sous un angle neuf, brancher ensemble des outils qui n’étaient pas faits pour cela : la démarche est bien oudropienne. Comme dans beaucoup de ces projets, ce sont les régularités de la langue juridique qui sont au cœur de l’exploration oblique qu’opère le Schtroumpf civil. Vue de loin, la langue schtroumpf est répétitive et obscure, un peu comme la langue du droit l’apparaît à qui la perçoit de l’extérieur.

Schtroumpf und Drang : la langue de Peyo et celle d’Eco

Pour comprendre ce rapprochement, mieux vaut s’en tenir à la réalité de la langue schtroumpf qu’à son halo symbolique. Dans sa version originale, celle de Peyo, elle n’est qu’exceptionnellement obscure. La substitution n’obéit à aucune règle établie : elle relève du libre choix de l’auteur en quête d’un effet comique. Dans les albums, les verbes (sauf les auxiliaires) sont très souvent substitués, y compris à l’infinitif et au participe passé ; les substantifs le sont surtout dans les expressions figées et les proverbes. Les vignettes restituent aisément le sens des verbes et font jouer la connivence du cryptage et du décryptage : c’est le contexte immédiat qui porte le sens. Pour la même raison, les adverbes de manière en -ment, directement reliés à l’action, sont eux aussi fréquemment schtroumpfés. Les passages où le comique naît de l’obscurité même de la langue restent rares, et pour cause : l’inintelligibilité, comme procédé comique, ne supporte que la plus grande parcimonie. Ce qui caractérise la langue schtroumpf originelle n’est donc pas l’obscurité, mais la transparence qu’elle vise, pour peu que l’on puisse s’appuyer sur le contexte de l’énonciation.

La langue schtroumpf présente ainsi un paradoxe : là où les langues naturelles fuient l’ambiguïté, et d’abord l’homonymie, elle les multiplie tout en restant parfaitement intelligible. C’est ce paradoxe qui a retenu l’attention des linguistes et des sémiologues, au premier rang desquels Umberto Eco. Eco lui a consacré deux textes. Le premier, « Schtroumpf und Drang », paraît en 1979 dans la revue Alfabeta, clin d’œil au Sturm und Drang du premier romantisme allemand ; sous couvert de recenser trois albums, il y parle surtout de la langue schtroumpf, « méditation pratique sur le fonctionnement contextuel du langage ». Eco vient alors de publier Lector in fabula, et la force du contexte dans la compréhension du schtroumpf s’accorde parfaitement avec sa thèse de la prépondérance du lecteur dans la formation du sens. Il revient sur la question près de vingt ans plus tard dans Kant et l’ornithorynque (1997), sur un mode plus théorique : il y souligne le caractère presque impossible du mot « schtroumpf », une seule syllabe, un son vocalique pour six consonantiques, exactement ce que les langues romanes préfèrent éviter, puis s’efforce d’esquisser la grammaire d’une langue schtroumpf autonome, réglée par un principe cardinal : remplacer chaque terme par une flexion de schtroumpf chaque fois que possible sans tomber dans une ambiguïté excessive.

Les Schtroumpfs illustrent ainsi le rôle du récepteur dans l’interprétation. Eco rappelle l’épisode où Gargamel, leur ennemi juré, prend l’apparence d’un Schtroumpf mais se trahit par son incapacité à parler leur langue. La raison, pour le linguiste, tient au défaut de contexte culturel partagé : pour parler schtroumpf, il faut connaître non seulement la grammaire de la langue de base, mais aussi ses règles hypercodées d’intertextualité, ces « portions de langage déjà parlé » qui permettent de schtroumpfer là où une expression standard est acquise. Le texte est, selon la formule d’Eco, une « machine paresseuse » qui requiert la coopération active de son destinataire.

La langue du droit connaît des difficultés comparables, articulées autour des notions de clarté, de lisibilité et d’intelligibilité. Elle aussi reste, dans certains contextes, circulaire et opaque au profane. Le rapprochement n’est pas inédit : Pierre Sargos, président de chambre honoraire à la Cour de cassation, dénonçait en 2008 une « langage Schtroumpf » à propos de la polysémie de la notion de cause en matière de responsabilité. Les deux langues sont en outre parasitaires, au sens où elles se développent sur le français ordinaire, lui empruntant l’essentiel du vocabulaire et de la syntaxe, sans existence autonome. Une différence majeure les sépare pourtant. La langue schtroumpf n’est cryptée que là où son déchiffrement ne fait pas problème ; la langue du droit, elle, est une langue technique, donc construite à l’écart des langues naturelles pour fuir leur polysémie et fluidifier le travail des professionnels. Schtroumpfer un mot, c’est le remplacer dans un contexte où il est évident, écrit Eco. Mais évident pour qui ? « Supposons qu’un locuteur français de culture moyenne entende un poète schtroumpf déclamer Je suis le schtroumpf, le schtroumpf, l’inschtroumpfé » : il reconnaîtra Nerval, comme un Italien reconnaîtra Dante ou To schtroumpf or not to schtroumpf renverra à Shakespeare, mais tous resteront perplexes devant un vers de T. S. Eliot qu’ils n’ont jamais « pré-entendu ». L’évidence présuppose une culture partagée.

Le Schtroumpf civil sert (peut-être) à quelque chose

Transposée au texte juridique, la question devient : la clarté de la loi, son intelligibilité appuyée sur ses formules récurrentes, ne relève-t-elle pas d’une fausse évidence, qui présuppose une culture juridique commune à l’auteur et au lecteur ? L’écart entre langue ordinaire et langue du droit se mesure aisément sur le vocabulaire, mais l’écart de syntaxe n’est presque jamais ressaisi, alors qu’il est, l’exemple d’Eco le montre, déterminant pour qui doit déchiffrer. De là l’idée de manifester ces régularités par la schtroumpfisation : en employant la langue schtroumpf dans la version systématique d’Eco, dans quelle mesure le texte juridique est-il schtroumpfable, c’est-à-dire habité par des motifs syntaxiques de la langue générale assez reconnaissables pour être restitués par le profane ?

Une première approche est statistique. L’emploi des proverbes chez les Schtroumpfs le suggère : au-delà d’une certaine fréquence, une expression devient si identifiable qu’elle reste restituable avec très peu de vocabulaire subsistant (schtroumpf qui schtroumpfe n’amasse pas schtroumpf). G. K. Zipf avait montré que, dans un texte en langue naturelle, la fréquence des termes suit une loi de puissance : les plus employés sont exponentiellement plus fréquents que les autres. La même régularité empirique se vérifie pour les séquences de quatre mots du Code civil du Québec. Il suffirait alors de repérer à quel point de la courbe de Zipf la fréquence d’une séquence la rend restituable, donc schtroumpfable.

Une seconde approche mobilise l’apprentissage machine. Un modèle de langue, construit en observant les régularités d’une très grande masse de texte, prédit les parties manquantes d’une phrase à partir de celles qui restent. Comme le lecteur, ces modèles sont des machines à contexte ; mais, contrairement à lui, ils sont sans doute incapables de passer d’une série de contextes à un sens général. Leur réussite ne tient pas à une compréhension conceptuelle, mais à une efficacité remarquable dans l’art de rapprocher les contextes et d’examiner les cooccurrences à l’échelle industrielle, sans capacité de raisonnement logique. La démarche revient à brancher une véritable « machine paresseuse » interprétative sur la machine paresseuse qu’est, pour Eco, le texte, raison suffisante de la privilégier.

Nous avons retenu le modèle French Europeana ELECTRA, développé par l’équipe numérique de la Bibliothèque d’État de Bavière. Entraîné sur onze milliards de mots de textes français du XVIIIe au XXe siècle issus de la bibliothèque numérique Europeana (le Code civil du Québec en compte environ 184 000, et ne fait pas partie du corpus d’entraînement, non plus que le Code civil français), il intègre des régularités sémantiques et syntaxiques que l’on peut supposer comparables à celles d’un francophone de solide culture générale. On demande ensuite au modèle de prédire chaque mot des codes appartenant aux catégories nom, verbe ou adverbe : si le mot qu’il juge le plus probable est le bon, ce mot est tenu pour aisément restituable, et donc schtroumpfé.

Cette technique, qui consiste à effacer un mot puis à tenter de le deviner, ressemble fortement au test de closure mis au point par Taylor en 1953, qui mesurait la lisibilité en demandant à des élèves de compléter un texte dont un mot sur cinq avait été supprimé. La littérature pédagogique a longuement débattu de ce que mesure exactement ce test : un consensus se dégage sur sa capacité à prédire la lisibilité, mais on discute encore qu’il prédise l’intelligibilité, et l’on se demande parfois s’il évalue le texte ou l’intelligence du lecteur. Le recours à une authentique machine paresseuse neutralise précisément ce dernier critère et resserre la mesure sur la prédictibilité contextuelle du mot. Un texte hypothétique intégralement prévisible serait entièrement schtroumpfé. Cette prédictibilité (cette « schtroumpfabilité » ?) n’épuise pas la question de l’intelligibilité, notoirement difficile à quantifier, mais elle ouvre des perspectives : que donnerait la même prédiction confiée à des modèles reflétant le niveau d’un élève sortant du secondaire, voire du primaire ? Taylor écrivait que son test mesurait « le degré de correspondance totale entre les habitudes d’encodage des émetteurs et les habitudes de décodage des récepteurs ». Le projet burlesque du Schtroumpf civil a au moins cette vertu : rendre visible au législateur, par ses substitutions, la familiarité plus ou moins grande des tournures qu’il emploie ; vérifier, autrement dit, que ses lecteurs et lui habitent bien le même monde, pour ne pas dire le même village. On retrouve alors le paradoxe originel : plus il y a de schtroumpf, plus la schtroumpf est schtroumpf.