
101 contraintes : anthologie Oudropo
101 contraintes : anthologie Oudropo, 2018-2022. 1 vol. Les humanités du droit. Paris: IRJS, 2023.
101 contraintes : anthologie Oudropo
« Il n'y a pas de gramier s'il n'y a pinot de contentemens. » On aura reconnu -- ou pas -- l'article 1128 du Code civil, passé au filtre anagrammatique : « Il n'y a pas de mariage s'il n'y a point de consentements. » C'est le genre de choses que produit l'Oudropo, l'Ouvroir de Droit Potentiel, cousin juridique de l'Oulipo, et cette anthologie en rassemble cent une.
Un ouvroir, pour quoi faire ?
L'Oudropo fonctionne sur un principe simple, emprunté à son aîné littéraire : inventer des contraintes formelles et les appliquer à des textes juridiques pour en faire jaillir des facettes nouvelles. Ce ne sont pas des blagues de juristes, ou pas seulement. Ce sont des expériences de laboratoire menées sur la matière du droit -- sa syntaxe, son lexique, ses tics, ses silences. L'objectif n'est pas de réformer le Code civil (quoique certaines contraintes y invitent involontairement) ; c'est de le regarder autrement, comme on retourne un gant pour en examiner la doublure.
Les contraintes rassemblées dans ce volume, élaborées collectivement entre 2018 et 2022, vont du jeu de mots savant à l'expérimentation computationnelle. Quelques exemples, pour donner le ton.
L'adverbe comme arme de destruction législative
La contrainte de l'ajout d'adverbe est d'une simplicité redoutable : prendre un article de loi et n'y ajouter que des adverbes. Rien d'autre. Prenez l'article 1101 du Code civil : « Le contrat est un accord de volontés entre deux ou plusieurs personnes destiné à créer, modifier, transmettre ou éteindre des obligations. » Ajoutez « d'abord » et « ensuite » aux bons endroits, et voici que le contrat ne peut plus créer d'obligations sans les modifier aussi. Deux mots, un bouleversement. L'adverbe est à la loi ce que la crème Chantilly est au dessert : certains y voient une scorie facultative, d'autres ne sauraient s'en passer ; les uns invoquent l'absolu du législateur, les autres répondent que la transgression n'est pas dans le fait mais dans la manière, et que c'est bien ce sur quoi nous renseigne l'adverbe. Comme l'écrit Corneille, que nous citons en exergue : « J'aime superbement et magnifiquement : / Ces deux adverbes joints font admirablement. »
De cette contrainte ludique est née, par ricochet, une vraie question empirique : les adverbes en -ment -- dont la réputation de lourdeur n'est plus à faire -- prolifèrent-ils dans le Code civil au fil des réformes ? Sont-ils un marqueur mesurable de la supposée dégradation du style législatif ? L'enquête statistique, lancée dans le cadre de l'Oudropo, attend encore ses conclusions définitives. Elles seront publiées instamment.
Anagrammes et autres permutations
La contrainte de l'anagramme pousse la logique plus loin : permuter les lettres d'un article pour lui donner un sens nouveau. L'article 343 du Code civil -- le choix n'est pas innocent, 343 est un palindrome -- passe ainsi de l'« adoption » à l'« apondie » (ce qui est posé à côté, en grec de cuisine), et les époux « séparés de corps » deviennent « réparés de corps ». Pour automatiser ces transformations, un logiciel proposant des équivalents anagrammatiques a été développé dans le cadre de l'Oudropo. Grâce à lui, « les lois de police et de sûreté » deviennent « les silos de picole et de sûreté », ce qui, selon les jours, n'est pas si loin de la réalité.
Cent une façons de ne pas lire la loi
Le volume contient bien d'autres contraintes -- certaines purement textuelles, d'autres computationnelles, d'autres encore visuelles ou sonores. Ce qui les réunit, c'est une conviction partagée : le droit est un matériau, au même titre que le langage est un matériau pour l'écrivain. Travailler ce matériau sous contrainte, c'est en révéler les propriétés cachées -- les régularités syntaxiques, les ambiguïtés latentes, les beautés involontaires. C'est aussi, accessoirement, apporter des solutions non sollicitées à des problèmes imaginaires, ce qui est la définition même de l'activité oudropienne.
L'ouvrage est publié aux éditions IRJS, dans la collection « Les humanités du droit ». Le titre de la collection dit bien ce qu'il veut dire : il existe une humanité du droit que les manuels ne montrent pas, et que seul le détour par la contrainte formelle permet d'apercevoir.