
N'est-il d'histoire que d'historiens ?
Barrusse, Virginie, Magali Bessone, Pierre Bonin, Pierre Brunet, Loïc Cadiet, Philippe Comte, Dominique Couzinet, et al. « N'est-il d'histoire que d'historiens ? » Journal of Interdisciplinary History of Ideas, 2 juillet 2021.
N'est-il d'histoire que d'historiens ?
Pierre Bonin, historien du droit, se dit « juriste chez les historiens, et historien chez les juristes ». Pierre Brunet, théoricien du droit public, se définit en creux : « pas vraiment juriste, pas vraiment historien, pas vraiment philosophe ». Dominique Couzinet, historienne de la philosophie, se sent « en porte-à-faux par rapport aux philosophes comme aux historiens ». Autour de la table, ce jour-là, treize universitaires de Paris 1 Panthéon-Sorbonne partageaient un même symptôme : tous pratiquent l'histoire sans pouvoir revendiquer le titre d'historien. Une réunion de schizophrènes anonymes, pour reprendre le mot de Brunet.
La question et le dispositif
Qui a le droit de « faire de l'histoire » ? La question est moins naïve qu'il n'y paraît. En France, les cadres institutionnels hérités de la IIIe République -- sections du CNU, UFR, agrégations -- découpent le savoir en tranches étanches ; mais les objets de recherche, eux, ne respectent pas ces frontières. L'historien du droit étudie le passé avec des sources juridiques, le démographe avec des registres, le littéraire -- c'est mon cas -- avec des textes que les historiens considèrent tantôt comme des documents, tantôt comme des ornements. Chacun fait de l'histoire ; personne ne fait la même.
L'article, publié dans le Journal of Interdisciplinary History of Ideas, retranscrit une table ronde organisée en décembre 2018 lors des premières Assises de la recherche de l'Université Paris 1. Le dispositif est délibérément minimaliste : un argumentaire envoyé aux participants quelques jours avant, un enregistrement, une retranscription relue et amendée par chacun. La forme spontanée du verbatim est conservée, avec ses interruptions, ses digressions et ses aveux.
De quoi parle-t-on ?
De désignations, d'abord. Comment se dit-on historien, ou non-historien, selon que l'on est face à des collègues de sa propre discipline ou face à des historiens « patentés » ? Le jeu des étiquettes n'est pas innocent : il produit des effets d'inclusion, de fermeture et -- surtout -- d'illégitimité. Plusieurs participants décrivent une forme de complexe obsidional, cette tendance à surinvestir la technicité de son objet pour compenser le sentiment de ne pas appartenir au bon club. D'autres, à l'inverse, signalent que les historiens eux-mêmes s'interdisent certains questionnements en arguant qu'ils « ne sont pas juristes, ni philosophes, ni économistes ». La frontière est gardée des deux côtés.
De méthodes, ensuite. On pourrait imaginer que la distinction entre un historien du droit et un historien « tout court » travaillant sur des sources juridiques se réduise à une question de technique. C'est plus compliqué que cela : la spécificité de l'objet -- le droit, la littérature, la démographie -- détermine non seulement quelles sources on mobilise, mais comment on les lit, quelles questions on leur pose, et dans quel ordre. L'archéologue Alain Duplouy, incapable (dit-il) de produire une dissertation ou un commentaire de texte au format de l'agrégation d'histoire, n'en étudie pas moins le passé antique avec une rigueur que personne autour de la table ne conteste.
Le fantasme de l'homme-bibliothèque
La discussion prend un tour inattendu lorsqu'elle bascule vers la question de la formation. Faut-il des cursus à l'américaine, où l'étudiant picore librement entre histoire, droit, philosophie et arts plastiques ? Ou ces liberal arts dissolvent-elles les compétences dans un brouet tiède ?
J'ai défendu lors de cette table ronde une position qui me semble toujours juste, même si elle est inconfortable : à partir du moment où les disciplines se définissent moins par leur objet que par leurs méthodes -- des méthodes changeantes, empruntées les unes aux autres --, on est peut-être face à la fin des disciplines telles qu'on les connaît. Le XVIIIe siècle, mon terrain de départ, a connu le fantasme de l'homme-bibliothèque, cette complainte selon laquelle « nous sommes le dernier âge où l'on peut tout savoir sur tout ». Ce qui a suivi -- les universités en silos, l'âge du spécialiste adoré du XXe siècle -- n'était qu'une réponse contingente à l'explosion des savoirs. Nos moyens techniques actuels permettent peut-être d'en sortir, mutatis mutandis, par le haut.
Reste que le modèle exige beaucoup des individus. L'exemple de Demis Hassabis, fondateur de DeepMind, qui enchaîne un doctorat en informatique puis un second en neurosciences avant de révolutionner l'intelligence artificielle, illustre ce que peut produire l'interdisciplinarité incarnée -- celle qui se fait à l'intérieur d'un même cerveau, pas dans un colloque. « On ne peut pas faire dix doctorats », m'a répondu une collègue. Non, deux c'est déjà bien.