
« Entre ici, Paris 1 ! » Le concours international d'éloquence de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l'art oratoire, entre affirmation de marque universitaire et redécouverte d'un patrimoine collectif
Simiand, Guillaume. « « Entre ici, Paris 1 ! » Le concours international d'éloquence de Paris 1 Panthéon-Sorbonne et l'art oratoire, entre affirmation de marque universitaire et redécouverte d'un patrimoine collectif ». Présenté à Journée d'études « À la recherche du patrimoine de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, 27 septembre 2021.
D'une caisse dans la cour d'honneur au Panthéon
Réfléchir à la patrimonialité d'un concours qui n'a que cinq ans d'existence confronte d'emblée à un paradoxe. L'idée de patrimoine immatériel ne pose pas de difficulté en soi, mais la patrimonialité s'associe d'ordinaire au temps long, et cinq ans, c'est court. La question vaut donc d'être reformulée : quel type de patrimonialité a pu se produire en cinq années, et pourquoi celle-là ?
Cette communication, présentée lors d'une journée d'études consacrée au patrimoine de Paris 1, retraçait la genèse et les métamorphoses du concours international d'éloquence de l'université, avant d'en examiner la patrimonialité du point de vue de l'institution, puis dans une perspective plus large.
Le dispositif et sa genèse
Le concours est né en 2017. Pour en comprendre la genèse, il faut se replacer dans les enjeux de l'époque. Du côté de la présidence, on cherchait un événement qui inscrirait l'université dans la vie du quartier et non seulement dans la sphère globale de la recherche. Le festival Quartier du Livre, organisé chaque printemps par la mairie du 5^e arrondissement, célèbre le passé et l'actualité du quartier en mettant en valeur les éditeurs, libraires et auteurs qui ont fait sa réputation : il y avait là un enjeu d'ancrage territorial et d'ouverture à un public parisien.
Du côté des étudiants existait une demande pour un concours d'éloquence visible et rattaché à l'université. Je pouvais la mesurer dans les cours d'éloquence créés en 2010 avec le professeur Emmanuel Jeuland, dans ce qui n'était pas encore l'École de droit de la Sorbonne. D'abord destinés aux étudiants de première et de deuxième année, ces cours avaient été déclinés à d'autres niveaux devant leur succès, et les étudiants réclamaient régulièrement qu'on donne une visibilité à leurs joutes oratoires.
C'est ainsi que débuta, pendant le festival Quartier du Livre de 2017, le premier concours d'éloquence de l'université. L'idée avait été développée quelques semaines seulement avant la date imposée, et, comme il sied aux mythes des origines, nous avons commencé presque littéralement sur une caisse, une simple caisse, dans la cour d'honneur.
Le plan B providentiel
Malgré le caractère artisanal de cette première édition, l'idée parut assez bonne pour qu'on la reprenne l'année suivante. L'équipe de la communication, à la manœuvre pour la logistique, s'était étoffée, notamment avec le recrutement de Franck Paquiet à sa direction, et c'est l'engagement de ses équipes qui est à la source du succès que nous connaissons.
L'organisation était donc mieux structurée, mais le mois de mai 2018 fut marqué par une forte mobilisation étudiante. La finale, d'abord prévue à la Sorbonne, devint impossible à y tenir dans ce contexte de menaces d'occupation. C'est alors que l'équipe du Panthéon nous fit une offre providentielle : accueillir la finale sous la coupole, en guise de plan B. Ce plan B surpassait de loin toutes nos espérances ; nous n'aurions pas osé en rêver. Ce fut le début d'une collaboration avec la direction du monument et la Réunion des musées nationaux, en premier lieu David Madec, administrateur du Panthéon, et Édouard Bueno, responsable de la programmation culturelle. Le partenariat, empreint d'une simplicité et d'une disponibilité qui ne se sont jamais démenties, est un bel exemple de valorisation patrimoniale croisée : ils ont les grands hommes et les grandes femmes, et nous, si l'on peut dire, le souvenir, ou plutôt la mémoire vive. La démarche s'inscrivait dans la volonté de faire du Panthéon un lieu de vie, ouvert aux visiteurs comme aux habitants du quartier.
Le concours n'a cessé ensuite de s'étoffer et de se professionnaliser, avec une accélération permise notamment par le mécénat du Projet Voltaire. Très vite, dès les discussions de 2017, un autre partenaire est venu lui donner sa forme particulière : l'Agence universitaire de la francophonie (AUF), qui avait perçu tout l'intérêt d'un tel dispositif pour sa mission, la coopération universitaire dans le monde francophone et la diffusion du français. Dès 2018, les candidats de Paris 1 ont pu affronter des étudiants issus du réseau de l'AUF, à commencer par l'Afrique, pour tester le dispositif sur une seule région, puis toutes les régions dès 2019. Chaque année depuis, le concours révèle des talents venus des centres universitaires où l'AUF est présente, sur tous les continents : ainsi Rose-Lumane Saint-Jean, candidate haïtienne de l'édition 2021, qui connut un succès considérable auprès du public parisien comme dans son propre pays, où elle fit la une des journaux. TV5 Monde a reconnu cette vocation très large en assurant la diffusion du concours et en l'ancrant dans le rayonnement de la francophonie.
Après l'interruption de 2020, liée à la situation sanitaire, le concours a repris en 2021 avec son édition la plus marquante à ce jour : limité à deux cents candidats, toutes les places prises en une heure trente, huit orateurs en finale, demi-finale et finale retransmises en direct, trente-cinq mille votants pour le prix du public, Agnès Jaoui en marraine après Nathalie Baye. Dans sa dernière version, le concours oppose huit candidats sur deux épreuves : l'une rappelle la disputatio pratiquée des siècles durant à la Sorbonne, l'autre convoque un exercice rhétorique non moins ancien, l'éloge, éventuellement paradoxal, dont les candidats choisissent librement le sujet. Ces deux axes, qui relèvent de deux genres distincts pour l'ancienne rhétorique, donnent une idée précise de la palette des talents.
Marque, territoire, corps
Du point de vue de l'institution, le gain patrimonial tient d'abord à la visibilité. Le concours, avec sa diffusion mondiale par TV5 Monde, hisse l'université au rang international auquel elle doit tout mettre en œuvre pour appartenir. Il est ensuite un atout dans sa stratégie de marque : qu'on le veuille ou non, ces stratégies sont aujourd'hui incontournables, et l'implantation même de Paris 1 au cœur de Paris compte parmi ses avantages comparatifs majeurs. Son logo n'est-il pas la coupole du Panthéon ? Tout ce qui renforce cet ancrage, par l'image comme par les liens institutionnels tissés avec ce voisin monumental avec lequel nous n'avions jusque-là aucun partenariat durable, va dans la bonne direction.
La troisième dimension est peut-être la plus précieuse. Paris 1 est une université fragmentée, par ses sites multiples et ses disciplines diverses, et y construire du commun reste un enjeu permanent. L'éloquence, qui touche un grand nombre de disciplines sans appartenir en propre à aucune, ouvre un terrain neutre où chacun peut se retrouver. Le choix de ne pas proposer d'épreuves de plaidoirie, pour ne pas avantager les juristes, relève de cette logique. Les finalistes, au fil des années, viennent de toutes les familles disciplinaires, histoire, droit, philosophie, économie, ce qui montre un terrain sur lequel l'université peut faire corps.
On s'étonnera peut-être qu'une université spécialisée dans le droit, la gestion, l'économie et les sciences humaines héberge un concours d'éloquence plutôt qu'une université dotée d'une UFR de lettres. Je crois justement que cette absence facilite les choses. Si un tel concours relevait d'une UFR de lettres, la question du rapport entre la rhétorique et la stylistique qui l'a supplantée depuis une soixantaine d'années, le surmoi de tant de siècles de tradition rhétorique accumulée, risquerait fort de stériliser toute tentative de prise de parole. Le concours, tel qu'il est organisé, permet au contraire à des étudiants de se former sans a priori et sans prérequis, dans un cercle vertueux.
Le concours a enfin nourri tout un écosystème d'associations étudiantes vouées aux spécialités de l'éloquence. On n'en compte pas moins de cinq, entièrement autonomes, à Paris 1. Le concours lui-même serait impossible à organiser sans le concours de trois d'entre elles : Lysias Paris 1, de versant plutôt juridique, Révolte-toi Sorbonne et Sorbonne ONU. Si l'on ajoute Débattre en Sorbonne et le Parlement des étudiants, la vivacité de cet ensemble montre que l'éloquence répond à une véritable demande étudiante, pour ne pas dire sociale.
Le patrimoine invisible
Le patrimoine le plus essentiel que ce concours a produit demeure invisible. C'est une culture oratoire qui se reconstruit, génération après génération d'étudiants, et se transmet de manière à la fois formelle et, comme toute culture, informelle. Ce savoir a été la colonne vertébrale, sinon le but même, de toute l'éducation secondaire en Occident, du V^e siècle avant notre ère au XIX^e siècle, avant d'être oublié en France depuis plus d'un siècle. Rien ne me fait plus plaisir que d'entendre un étudiant d'une de ces associations m'expliquer des principes que j'avais enseignés à ses prédécesseurs quelques promotions plus tôt. Avec l'éloquence viennent l'argumentation, le travail du style, la recherche des idées, mais aussi l'aptitude à parler en public, la confiance en soi, la capacité à produire chez l'auditoire les émotions nécessaires : autant de compétences que l'université, lors du grand tri du XIX^e siècle, avait laissées de côté parce qu'elle n'en avait alors pas besoin.
En tirant de l'oubli les travaux de Quintilien, ceux de grands orateurs dont on ne connaît plus guère que le nom, tels Bossuet ou Mirabeau, en faisant revivre de grands moments de l'éloquence parlementaire et en montrant les liens de l'art oratoire avec la littérature, c'est tout un pan de notre patrimoine culturel que nous ressuscitons. Développée chez nos étudiants, cette culture n'est pas seulement appelée à renaître en eux, mais à diffuser dans toute la société.
Même récent, le concours d'éloquence de Paris 1 a su se faire une place parmi les concours du genre et devenir un rendez-vous de l'année académique. Il accomplit ce qui est peut-être la mission la plus haute de l'université : conserver les savoirs et les restituer au corps social au moment où celui-ci peut en avoir besoin.