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Éloquence et plaidoirie : jeu de loi et jeu de parole

Éloquence
Plaidoirie
Droit
Rhétorique

Simiand, Guillaume. « Éloquence et plaidoirie : jeu de loi et jeu de parole ». Présenté à Rhétorique et pédagogie : la pratique rhétorique dans la classe, Maison de la Recherche, Sorbonne Université, 1 juin 2021.

Plaidoirie d'exercice : ce que le jeu enseigne au droit

Le jeu de mots est facile, j'en conviens : « jeu de loi, jeu de parole ». Mais il exprime assez bien ce qui se passe quand on fait plaider des étudiants de première année sur des cas d'espèce parfois burlesques, en leur demandant de convoquer toutes les lois réelles applicables. On est à la fois dans la simulation, dans une forme d'agon, dans un exercice qui produit du plaisir mais dont la finalité est sérieuse : la préparation à la vie professionnelle et, au-delà, à la vie tout court.

Cette communication, présentée au colloque « Rhétorique et pédagogie » à la Maison de la Recherche de Sorbonne Université, partait du cours d'éloquence que nous conduisons depuis une dizaine d'années à l'École de droit de Paris 1. Le projet pédagogique est né d'une volonté politique : ancrer les études juridiques dans les humanités, à un moment où le droit se technicise sans cesse et où l'automatisation de nombreuses tâches routinières -- pour créer une SCI, vous pouvez payer 1 500 euros à un cabinet d'avocat ou une centaine à une legaltech -- pose la question de la valeur ajoutée proprement humaine du juriste. L'idée est de rééquilibrer ce que l'on pourrait appeler, en suivant Emmanuelle Danblon, les deux logoï : le logos « machinique », déductif, et le logos rhétorique, analogique, qui est aussi celui de la créativité.

Le contexte disciplinaire

La critique platonicienne selon laquelle la rhétorique n'a pas de discipline propre est juste ; et c'est précisément cette absence d'ancrage disciplinaire qui en fait la force quand il s'agit de rassembler des étudiants venus de formations différentes. Mais le terrain de notre expérience est le droit, et le rapport du monde juridique à l'éloquence mérite d'être éclairci. On pourrait croire que pour de futurs avocats, la parole est une compétence directement professionnalisante, plus aisée à justifier que dans d'autres contextes. En réalité, pas du tout : la belle plaidoirie n'existe plus qu'en cour d'assises ; la procédure en France est pour l'essentiel écrite. Ce qui subsiste néanmoins, c'est que les professions du droit travaillent la matière humaine -- et qu'elles n'ont pas à l'apprendre sur le tas.

Le séminaire est conçu et présenté aux étudiants comme un séminaire de pratique. La première place est tenue par leurs performances et par leur examen critique ; la compétence oratoire n'est pas parfaitement exprimable, c'est un artisanat, d'où la nécessité de passer par les approximations successives du réel le plus vite possible. Trois types d'exercices sont principalement proposés : la controverse (proche de l'exercice type Berryer ou de la Conférence du stage), la simulation de procès (type Lysias), et le débat en équipe. Plus ponctuellement, l'éloge paradoxal fait son apparition. Les prises de parole durent environ huit minutes ; idéalement chaque étudiant passe deux fois dans le semestre, ce qui est essentiel pour qu'il mesure lui-même sa progression -- cercle vertueux où la confiance en soi nourrit le discours qui nourrit la confiance.

La plaidoirie comme laboratoire

Pourquoi la plaidoirie ? Parce qu'elle est le lieu où le « jeu de loi » et le « jeu de parole » se superposent de la manière la plus intense. L'exercice tel que nous le pratiquons se modèle sur le dispositif de la cour d'assises, ce conservatoire unique dans le système judiciaire français de la parole agissante : les faits sont graves, la Cour prend le temps d'écouter, et la parole a plus d'effet sur un jury de citoyens ordinaires que sur un vieux juge blanchi sous le harnois. L'argumentation sera d'un grand secours pour déterminer la culpabilité ou l'innocence ; mais lorsqu'il s'agit de pondérer les circonstances atténuantes, l'avocat qui miserait sur la seule logique s'exposerait à des déconvenues. C'est une autre sorte de terrain commun que l'orateur doit rechercher avec le jury, moins dans les épures du raisonnement que dans le terreau partagé de l'expérience humaine.

La situation du procès est toujours la même depuis Antigone : les instincts animaux rejettent le mis en cause hors du cercle de l'humanité ; la rhétorique, via le défenseur, commande de l'y ramener. On dit souvent qu'Antigone illustre la lutte de la loi naturelle contre la loi de la cité ; mais on pourrait tout aussi bien y lire la lutte de la rhétorique -- ce don d'Hermès aux hommes pour qu'ils puissent vivre ensemble -- contre la sortie temporaire d'un seul hors de l'humanité commune.

Les deux logos et l'avenir

La communication se concluait sur une réflexion qui dépasse le seul cadre du cours. Je ne fais plus, depuis quelques années, que du numérique et de l'éloquence ; la complémentarité entre les deux est plus profonde qu'il n'y paraît. Vu la vitesse des progrès en traitement automatique du langage, le nombre de tâches automatisées ne peut que croître. Raison de plus pour se recentrer sur le propre de l'homme -- et ce propre, dans la perspective qui nous intéresse, ce propre qui est antérieur à la tekhnè (à ne pas entendre ici seulement comme tekhnè rhetorikè), c'est la rhétorique. Savoir parler aux machines le langage des machines, et aux humains leur propre langage : c'est peut-être la définition la plus juste de ce que l'éloquence enseigne aujourd'hui.