Salle d audience vide avec boiseries et colonnes – Photo by Dragon White Munthe on Unsplash

Éloquence et plaidoirie : jeu de loi et jeu de parole

Éloquence
Plaidoirie
Droit
Rhétorique

Simiand, Guillaume. « Éloquence et plaidoirie : jeu de loi et jeu de parole ». Présenté à Rhétorique et pédagogie : la pratique rhétorique dans la classe, Maison de la Recherche, Sorbonne Université, 1 juin 2021.

Plaidoirie d'exercice : ce que le jeu enseigne au droit

Le jeu de mots est facile, j'en conviens : « jeu de loi, jeu de parole ». Il dit pourtant assez bien ce qui se passe quand on fait plaider des étudiants juristes sur des cas d'espèce parfois burlesques, en leur demandant de convoquer toutes les lois réelles applicables. On est à la fois dans la simulation, dans une forme d'agon, dans un exercice qui produit du plaisir mais dont la finalité reste sérieuse.

Cette communication, présentée au colloque « Rhétorique et pédagogie : la pratique rhétorique dans la classe », à la Maison de la Recherche de Sorbonne Université, partait du cours d'éloquence conduit depuis 2011 à l'École de droit de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne. Le projet est né d'un défi lancé avec Emmanuel Jeuland, alors directeur de l'École de droit : comment répondre au reflux de la culture humaniste observé chez de trop nombreux étudiants juristes, sans rien sacrifier de leur créativité ? L'enjeu n'a rien d'ornemental. Tandis que beaucoup des tâches autrefois confiées au juriste passent à l'automatisation, la capacité à inventer des solutions nouvelles devient un trait de plus en plus recherché.

Pourquoi « éloquence et plaidoirie »

Aiguillés par le succès, dans notre université, du concours de plaidoirie Lysias, et du côté du Barreau de Paris par celui de la Conférence du stage, nous avons créé un parcours « Humanités juridiques », diplôme d'université facultatif qui offre du S2 au S6 de la licence un cours hebdomadaire. L'enseignement touchant à la rhétorique fut baptisé « Éloquence et plaidoirie ». La « plaidoirie » promettait d'assouvir le rêve de parole vive et agissante que nourrissent beaucoup d'étudiants juristes ; le mot « éloquence », encore entouré en 2011 d'un charme désuet, convoquait une autre sorte de vivacité. Surtout, l'un et l'autre permettaient d'esquiver le terme « rhétorique », qui dans notre contexte universitaire désigne le plus souvent la connaissance des figures ou l'histoire des théories, plutôt qu'une technique appliquée d'argumentation et de persuasion. Ranimer à l'université le corpus rhétorique en vue de la seule pratique était, à notre connaissance, nouveau en France à l'époque ; seul Sciences Po Paris avait lancé à peu de distance un enseignement comparable, mais assuré par des avocats.

Le séminaire est conçu et présenté comme un séminaire de pratique. Entre 30 et 50 % du temps présentiel va à des contenus classiques (histoire de la rhétorique, points de technique, figures, analyses de texte), le reste s'organisant autour des discours et plaidoiries préparés par les étudiants, dont les interventions fournissent l'occasion de brefs points de technique selon les besoins. Trois grands types d'exercices : la simulation de procès, la controverse et le débat par équipes ; plus ponctuellement l'éloge paradoxal ; et, aussi souvent que possible, un temps d'improvisation théâtrale. La compétence oratoire n'est pas parfaitement exprimable : c'est un artisanat, d'où la nécessité de passer au plus vite par les approximations successives du réel.

Des compétences à découvrir

Les compétences à acquérir pour faire des étudiants des apprentis-orateurs correspondent, sans grande surprise, aux domaines de l'ancienne rhétorique que l'enseignement secondaire a délaissés au cours du XXe siècle. Les étudiants qui commencent le cours possèdent déjà des savoir-faire dans l'inventio, la dispositio et l'elocutio, qui sont au cœur des exercices exigés d'eux jusqu'au baccalauréat. En revanche, pour l'immense majorité, l'actio est un champ entièrement vierge, ce qui est gênant à un moment où la communication orale, en direct ou par vidéo interposée, revient en force dans les échanges. Ils sont dans la position de Démosthène qui, selon le récit de Plutarque, ne devint pleinement orateur qu'une fois saisie l'importance de la voix, de la diction, de la posture, du geste.

L'autre champ à construire est l'écriture pour le pathos, entendue comme la capacité à comprendre et produire les émotions de l'auditoire. Sa place dans la pratique rhétorique est restée problématique après Aristote, entre oubli pur et simple et mise à distance polémique. Michel Meyer le rappelle : opposer la raison à la passion n'a plus guère de sens, car pour convaincre un auditoire il faut connaître ses humeurs et ses dispositions, et « un auditoire neutre n'existe pas ». La rhétorique n'est pas « simplement du raisonnement » ; elle vise aussi à faire partager nos vérités, nos valeurs, nos points de vue. La recherche d'un accord ne se joue donc pas sur le seul axe de la conviction.

La plaidoirie comme laboratoire

La plaidoirie offre une excellente illustration de ces idées. L'exercice tel que nous le pratiquons se modèle sur le dispositif de la cour d'assises, conservatoire unique, dans le système judiciaire français, de la belle plaidoirie : les faits sont graves, la Cour prend le temps d'écouter, et la parole a souvent plus d'effet sur un jury de citoyens ordinaires que sur un vieux juge blanchi sous le harnois. L'argumentation est d'un grand secours pour déterminer la culpabilité ou l'innocence, mais ce n'est pas toujours la partie la plus difficile. Lorsqu'il s'agit de fixer la peine, de pondérer les circonstances atténuantes ou aggravantes, l'avocat qui miserait sur la seule argumentation s'exposerait à des déconvenues. Comment démontrer arithmétiquement une enfance difficile, les effets de la misère ou de la peur ? C'est un autre terrain commun que l'orateur doit chercher avec le jury, moins dans les épures de la logique que dans le terreau partagé de l'expérience humaine.

Là est le cœur du travail des meilleurs plaideurs en cour d'assises : faire de celui qui entre dans le box entre deux gendarmes non un futur condamné, gibier de prison, mais pleinement un homme, qui partage la même humanité que ses juges. L'étude des maîtres de cet art, de Victor Hugo à Éric Dupond-Moretti si l'on autorise ce rapprochement facétieux, est une grande école de style et de stratégie. À l'actio et au pathos s'ajoute donc la confiance en soi, troisième trait visé, puis la capacité à construire un récit : rendre les faits vivants et vraisemblables, les présenter dans la lumière qui convient à la défense ou à l'accusation. Entourés d'un storytelling permanent, la maîtrise des arts du récit est aussi une mesure d'autodéfense intellectuelle.

Le dialogue des orateurs, ou la critique du jeu

Les sujets traités sont volontiers burlesques, et ce choix prête le flanc à la critique : ces sujets légers ne seraient-ils pas un feu d'artifice verbal complaisant, loin des causes sérieuses ? La critique rejoue, consciemment ou non, l'une des deux grandes polémiques qui accompagnent l'art oratoire depuis deux millénaires. La première, la tension supposée entre orateurs sophistes et philosophes d'une éloquence de vérité, revient à débattre de lana caprina, c'est-à-dire à se demander si les chèvres produisent de la laine ou du poil : un débat à la fois indécidable et sans intérêt.

La seconde, plus pertinente, est celle que Tacite expose dans la troisième partie de son Dialogue des orateurs. Il y déplore la perte de compétence rhétorique chez les jeunes gens de son temps, qu'il impute à la manière dont on enseigne désormais l'éloquence : dans les écoles des rhéteurs plutôt qu'auprès d'un maître, au fil des plaidoiries réelles. Les sujets traités par ces écoles, « tyrannicides », « jeunes filles violées », « remèdes à la peste », n'avaient aucun point de contact avec la réalité du forum. Tacite est sans doute un peu sévère ; mais sa critique vise juste la plaidoirie d'exercice telle que nous la pratiquons, comprise par tous comme une plaidoirie théâtrale et, en dernier ressort, un jeu. Que le premier pédagogue à célébrer les vertus du jeu soit Quintilien, l'un de ces rhéteurs d'école que vilipendait son contemporain Tacite, n'est peut-être pas un hasard.

Le jeu n'est pas l'inverse du sérieux. Dans le cours, la plaidoirie doit impérativement convoquer toutes les lois réelles applicables au cas, si burlesque soit-il ; et il n'exclut ni la gravité ni le tragique, au contraire : plus l'enjeu est grave, plus l'engagement est vif. Où faire ses premières expériences, sinon dans l'espace protégé du jeu ? L'actio, le travail du pathos, le récit, la confiance en soi y trouvent toute leur place.

Quel est l'enjeu du jeu ?

Dans quelle direction se fait la sortie du ludique vers la réalité ordinaire ? Sous le texte de Tacite affleure un regret : l'affaiblissement de l'éloquence dans la Rome impériale, où les circuits du pouvoir ont changé et où la délibération publique se replie vers le champ judiciaire et l'échelon local. À quoi sert l'éloquence dans un monde qui en a perdu la culture ? C'est exactement la question à laquelle Quintilien répond, et sa réponse est au cœur de l'esprit du cours : l'apprentissage de l'art oratoire n'est pas seulement une école de performance et de persuasion, c'est une voie de perfectionnement de soi. Bien argumenter, bien réfuter, suppose de se mettre à la place de l'autre de la manière la plus intense possible, et de voir en son interlocuteur un autre soi-même.

Pierre Grimal le résumait dans « Situation de Quintilien » : la démarche même de devenir orateur appelle une transformation, comme si le dicendi peritus cher à Cicéron comprenait le vir bonus, les vraies qualités de l'esprit étant indissolublement liées à celles du cœur. L'orateur parfait doit jouir de « toutes les vertus de l'âme », omnes animi virtutes ; et même si les élèves de Quintilien ne devaient jamais jouer de rôle décisif dans la vie politique, la rhétorique maintint, sous l'Empire et au temps des tyrannies les plus sombres, une certaine idée de l'excellence humaine et de la prééminence de l'intelligence sur la violence. La part du rêve dans l'école, écrit Grimal, aura sauvé l'humain contre les exigences abusives du pragmatisme.

Passage à la pratique

Réactiver cet idéal suppose un préalable : reconstruire une culture oratoire, par la lecture critique en commun de grands discours et de grandes plaidoiries. Reconstruire, car la transmission organique est rompue. L'abandon depuis plus d'un siècle de toute perspective d'imitation, au profit d'une approche technique parfois réductionniste, a placé les étudiants dans la position d'observateurs extérieurs passifs dont ils ne demandent qu'à sortir. S'essayer à l'exercice avec un bagage rhétorique minimal et voir ses camarades le faire, c'est en mesurer la difficulté et créer l'envie de comprendre.

En commençant par la pratique, on commence par les valeurs, conformément à la vision quintilienne : primat de la raison, autonomie, responsabilité, mais aussi décence et bienveillance, sans lesquelles les exercices ne peuvent avoir lieu. Comment Périclès, chez Thucydide, suscite-t-il l'émotion dans l'oraison funèbre des morts du Péloponnèse ? Comment Jaurès, dans son discours sur « Les forces de paix », fait-il des interruptions de l'assemblée le moteur de son propos ? Et surtout : comment pouvez-vous le faire à votre tour ? Cette culture n'est pas un folklorisme ; elle est le fruit d'un tri à nouveaux frais, pour une pratique rhétorique vivante, adaptée au XXIe siècle.

Pour penser cette pédagogie, il n'y a d'autre choix que de regarder en face la crise profonde que traversent les humanités, crise de la littérature, des pratiques et des vocations. Voir des centaines d'étudiants, pas même littéraires, prêts à consacrer de leur propre gré leurs soirées et leurs week-ends aux textes qu'ils entendent et produisent, certains dévorés par cette passion au point qu'elle transforme leur vie : il y a là, pour les institutions comme pour les sujets, un chemin de l'éloquence.