Amphithéâtre universitaire vide avec rangées de sièges – Photo by Zsofia Hajnal on Unsplash

Le défi d'enseigner l'éloquence en première année à l'université : retour d'expérience sur la construction d'un corpus de compétences et d'une méthode

Éloquence
Pédagogie
Enseignement supérieur
Rhétorique

Simiand, Guillaume. « Le défi d'enseigner l'éloquence en première année à l'université : retour d'expérience sur la construction d'un corpus de compétences et d'une méthode ». Recherches & Travaux, nᵒ 99 (8 décembre 2021).

Le défi d'enseigner l'éloquence en première année à l'université

En 2011, avec le professeur Emmanuel Jeuland, alors directeur de l'École de droit de l'université Paris 1 Panthéon-Sorbonne, nous nous sommes lancé un défi : comment répondre au reflux de la culture humaniste que nous observions chez de trop nombreux étudiants juristes, tout en nourrissant leur créativité ? Le succès que rencontraient le concours de plaidoirie Lysias dans notre université et, du côté du Barreau de Paris, la Conférence du stage nous a aiguillés vers la création d'un parcours « Humanités juridiques », diplôme d'université facultatif offrant chaque semestre, du S2 au S6 de la licence, un cours hebdomadaire d'éloquence et de prise de parole, de culture générale ou de géopolitique.

Nous avons intitulé « Éloquence et plaidoirie » l'enseignement qui touche à la rhétorique. La « plaidoirie » promettait d'assouvir le rêve de parole vive et agissante que nourrissent beaucoup d'étudiants juristes ; le terme « éloquence », encore entouré en 2011 d'un charme désuet, convoquait une autre sorte de vivacité. Surtout, l'un et l'autre avaient l'avantage d'esquiver le mot « rhétorique », qui, dans notre contexte universitaire, désigne le plus souvent la connaissance des figures, la stylistique ou l'histoire des théories, plutôt qu'une technique appliquée d'argumentation et de persuasion. L'entreprise, ranimer à l'université le corpus rhétorique en vue de la pratique et seulement dans cette vue, était à notre connaissance nouvelle à l'époque en France ; seul Sciences Po Paris avait lancé à peu de distance un enseignement comparable, mais assuré par des avocats. Cet article, publié dix ans plus tard dans Recherches & Travaux, en tire le bilan.

Des compétences à découvrir

Au fil des promotions, les principales compétences à acquérir pour faire de nos étudiants des apprentis-orateurs sont apparues de plus en plus nettement, et sans grande surprise : elles correspondent aux domaines de l'ancienne rhétorique que l'enseignement secondaire a délaissés au cours du XX^e siècle. Les étudiants arrivent avec des savoir-faire dans l'inventio, la dispositio et l'elocutio, qui sont au coeur des exercices exigés d'eux jusqu'au baccalauréat. En revanche, pour l'immense majorité d'entre eux, l'actio est un champ entièrement vierge, ce qui est gênant dans un temps où la communication orale, en direct ou par vidéo interposée, revient en force dans les échanges. Ils sont dans la position de Démosthène qui, selon le récit célèbre de Plutarque, ne devint pleinement orateur qu'une fois saisie l'importance de la voix, de la diction, de la posture, du geste, de l'expression.

L'autre grande absence est l'écriture pour le pathos, entendue comme capacité à comprendre et à produire les émotions chez l'auditoire. La place que doivent tenir, ou non, les passions dans la pratique rhétorique est problématique après Aristote, comme le rappelle Michel Meyer : opposer la raison à la passion n'a plus guère de sens, un auditoire neutre n'existe pas, et la rhétorique n'est pas « simplement du raisonnement ». Elle est aussi discours animé et ému, poésie ou marketing, image d'Église qui veut convaincre ou publicité qui veut vendre. Pour des étudiants juristes dont l'exercice de la plaidoirie se modèle sur le dispositif de la cour d'assises, conservatoire unique de la belle plaidoirie dans le système judiciaire français, comprendre et produire l'émotion n'est pas un ornement. L'argumentation suffit pour établir la culpabilité ou l'innocence ; mais comment démontrer arithmétiquement une enfance difficile, les effets d'un parcours chaotique, de la misère ou de la peur ? On entre alors dans le champ de ces « vérités » subjectives qu'évoquait Meyer. Le coeur du travail des meilleurs plaideurs en cour d'assises est là : faire de celui qui entre dans le box entre deux gendarmes non un gibier de prison, mais pleinement un homme, qui partage la même humanité que ses juges. L'étude des maîtres de cet art, de Victor Hugo à Éric Dupond-Moretti si l'on nous autorise ce rapprochement facétieux, est une grande école de style et de stratégie.

Parce que l'actio et la mise en oeuvre du pathos exigent une certaine prise de risque, la confiance en soi est le troisième trait visé par la formation. Vient enfin la capacité à construire un récit. Son importance dans la plaidoirie n'a pas varié depuis Corax ou Isocrate, mais nos étudiants sont peu entraînés à produire des récits, encore moins des récits engageant le pathos comme le demandait Aristote. Rendre le récit vivant et vraisemblable, présenter les faits dans la lumière qui convient à la défense ou à l'accusation : ces compétences, essentiellement littéraires, font défaut à beaucoup d'apprentis juristes. Cerné par le storytelling permanent, la maîtrise des arts du récit est aussi une mesure d'autodéfense intellectuelle.

Le dialogue des orateurs

Les sujets traités dans le cours sont volontiers burlesques, sans que ce soit systématique, et cette approche irrigue le concours d'éloquence de l'université, créé il y a cinq ans. Le choix peut prêter le flanc à la critique : ces sujets légers ne sont-ils pas un divertissement blâmable, l'occasion d'un feu d'artifice verbal éloigné des causes sérieuses ? Les premières raisons en étaient pragmatiques : les étudiants débutants manquent souvent de références pour l'oral, et le sujet absurde autorise un traitement comique, souvent perçu comme moins intimidant, mais aussi grave si l'orateur le souhaite. Une autre motivation, plus discutable, tient à ce que l'école ne se confond pas avec le forum, même si l'une prépare à l'autre : il importe que le cours reste un espace d'exercice, ouvert à la prise de risque parce que protecteur.

La critique, en réalité, rejoue consciemment ou non les deux polémiques qui accompagnent l'art oratoire depuis plus de deux millénaires. La première, inusable, est la tension supposée entre des orateurs renvoyés du côté de la sophistique et des philosophes qui pratiqueraient une éloquence de vérité ; nous n'en dirons rien, la question de savoir si les chèvres produisent de la laine ou du poil, de lana caprina comme on disait, étant tenue pour le type même du débat à la fois indécidable et sans intérêt.

La seconde est plus instructive. Dans la troisième partie de son Dialogue des orateurs, Tacite rapporte une discussion sur les orateurs romains anciens et modernes et déplore, en filigrane, la perte de compétence rhétorique chez les jeunes gens de son temps. La cause, selon lui, tient à ce que l'éloquence s'apprend désormais dans des écoles plutôt qu'auprès d'un maître dans les assemblées publiques. Chez les rhéteurs, écrit-il, on traite des suasoriae, abandonnées aux enfants, et des controverses réservées aux plus âgés : tyrannicides, jeunes filles violées, remèdes à la peste, inceste des fils avec leur mère, sujets sans point de contact avec la réalité et développés d'un ton emphatique. L'historien regrette l'époque où l'apprenti orateur était conduit par son père à l'orateur du premier rang dans la cité, pour fréquenter sa maison, l'accompagner au tribunal et dans les assemblées, et « apprendre pour ainsi dire à combattre au milieu même de la mêlée ». Il y aurait beaucoup à dire en faveur de ce modèle, qui est peut-être un passage nécessaire vers les plus hauts degrés de l'excellence ; mais les difficultés pour le mettre en oeuvre dans une société de masse sont évidentes.

Sans doute Tacite est-il un peu sévère. La plaidoirie d'exercice que nous pratiquons est comprise par tous comme une plaidoirie théâtrale, en dernier ressort un jeu. Le fait que le premier pédagogue à célébrer les vertus du jeu soit Quintilien, l'un de ces rhéteurs d'école vilipendés par Tacite son contemporain, n'est peut-être pas un hasard. Le jeu n'est pas l'inverse du sérieux : dans le cadre du cours, la plaidoirie doit impérativement convoquer toutes les lois réelles applicables au cas, si burlesque soit-il, et il n'exclut ni la gravité ni le tragique. L'espace protégé du ludique est simplement l'endroit où les apprentissages fondamentaux, actio, travail du pathos, récit, confiance en soi, peuvent se déployer.

« Omnes animi virtutes »

Dans quelle direction se fait la sortie du ludique vers la réalité ordinaire ? Un regret affleure sous le texte de Tacite : ce qu'il déplore est l'affaiblissement de l'éloquence dans la Rome impériale, où les circuits du pouvoir ont changé et où la parole publique a perdu son statut. À quoi sert l'éloquence dans un monde qui en a perdu la culture, et où la délibération publique se replie vers le champ judiciaire et l'échelon local ? C'est exactement la question à laquelle Quintilien cherche à répondre : pourquoi maintenir l'idéal cicéronien dans un monde où les Cicérons n'ont plus leur place ?

Sa réponse est au coeur de l'esprit de ces cours. L'apprentissage de l'art oratoire n'est pas seulement une école de performance et de persuasion : c'est une voie de perfectionnement de soi. Bien argumenter, bien réfuter suppose de se mettre à la place de l'autre de la manière la plus intense possible ; comme entre le juré et l'accusé, le préalable indispensable est de voir en son interlocuteur un autre soi-même. Pierre Grimal le résumait magistralement dans son article « Situation de Quintilien » : l'orateur parfait doit jouir non seulement d'un art consommé de la parole mais de « toutes les vertus de l'âme » (omnes animi virtutes), c'est-à-dire de toutes les facultés excellentes de l'esprit, l'intelligence surtout, la rectitude du jugement. Peu importe alors que les élèves de Quintilien n'aient jamais à jouer de rôle décisif dans la vie politique : la vieille image cicéronienne continuera de sous-tendre l'enseignement de la rhétorique, qui maintiendra ainsi, sous l'Empire et au temps des tyrannies les plus sombres, « une certaine idée de l'excellence humaine, de la société des esprits, de la prééminence de l'intelligence sur la force et la violence ».

Passage à la pratique

Pour réactiver cet idéal, la reconstruction d'une culture oratoire est un préalable. À l'échelle du cours, elle passe par la lecture critique en commun de grands discours et de grandes plaidoiries. Reconstruction, parce que la transmission organique est rompue : l'abandon, depuis plus d'un siècle, de toute perspective d'imitation au profit d'une approche technique parfois réductrice a placé les étudiants en observateurs extérieurs passifs dont ils ne demandent qu'à sortir. S'essayer à l'exercice avec un bagage rhétorique minimal et voir ses camarades le faire, c'est mesurer la difficulté de l'entreprise et créer l'envie de comprendre. Cette sortie de la fausse évidence du langage construit peu à peu le goût : les procédés banals des orateurs débutants, comme l'intégration au discours du récit de sa propre conception, ne tardent pas à apparaître comme des facilités.

La pratique donne aussi une appréciation nouvelle des réponses concrètes apportées par des orateurs historiques. Comment Thucydide, prêtant sa voix à Périclès, suscite-t-il l'émotion dans l'oraison funèbre pour les morts de la guerre du Péloponnèse, et quelles valeurs convoque-t-il à l'appui de son ethos ? Comment Jaurès, dans son discours sur « Les forces de paix », fait-il des interruptions de l'assemblée le moteur de son propos ? Et comment, à votre tour, pouvez-vous le faire ? En commençant par la pratique, on commence par les valeurs, conformément à la vision quintilienne : primat de la raison, autonomie, responsabilité, mais aussi décence et bienveillance, sans laquelle les exercices ne peuvent avoir lieu. La culture oratoire des étudiants se construit alors insensiblement et dans le désordre, comme se construit toute culture authentique. Elle n'est pas un folklorisme qui reconduirait des canons d'un autre temps, mais le fruit d'un tri à nouveaux frais pour bâtir une pratique vivante, adaptée au XXI^e siècle.

Pour appréhender ce que devra être cette pédagogie, nous n'avons d'autre choix que de regarder en face la crise profonde que traversent les humanités : crise de la littérature, des pratiques, des vocations. L'éloquence peut en être un vecteur de renouvellement. Voir aujourd'hui des centaines d'étudiants, pas même littéraires, prêts à passer de leur propre volonté leurs soirées et leurs week-ends sur les textes qu'ils entendent et produisent, qui s'affirment comme individus pensants, écrivants, responsables, et que cette passion transforme parfois jusque dans leur vie : il y a, pour les institutions et pas seulement pour les sujets, un chemin de l'éloquence.