
Le défi d'enseigner l'éloquence en première année à l'université : retour d'expérience sur la construction d'un corpus de compétences et d'une méthode
Simiand, Guillaume. « Le défi d'enseigner l'éloquence en première année à l'université : retour d'expérience sur la construction d'un corpus de compétences et d'une méthode ». Recherches & Travaux, nᵒ 99 (8 décembre 2021).
Comment faire parler des juristes (et pourquoi Quintilien avait raison)
En 2011, avec le professeur Emmanuel Jeuland, alors directeur de l'École de droit de Paris 1, nous nous sommes lancé un défi d'apparence modeste : créer un cours d'éloquence pour des étudiants de première année de droit. L'entreprise -- ranimer à l'université le corpus rhétorique en vue de la pratique, et seulement dans cette vue -- était à notre connaissance nouvelle en France. Nous avions prudemment intitulé la chose « Éloquence et plaidoirie », esquivant le mot « rhétorique » qui, dans notre contexte universitaire, désigne le plus souvent la connaissance des figures et l'histoire des théories plutôt qu'une technique appliquée d'argumentation et de persuasion. La « plaidoirie » promettait d'assouvir le rêve de parole vive que nourrissent beaucoup d'étudiants juristes ; l'« éloquence », quant à elle, était encore entourée en 2011 d'un charme désuet qui ne manquait pas d'attrait. Dix ans plus tard, cet article publié dans Recherches & Travaux tire le bilan de l'expérience.
Les compétences oubliées
Ce que nous avons découvert au fil des promotions, c'est que les principales lacunes des étudiants correspondaient presque exactement aux domaines de l'ancienne rhétorique que l'enseignement secondaire a délaissés au cours du XX^e siècle. Les étudiants arrivent avec des savoir-faire dans l'inventio, la dispositio, l'elocutio -- les exercices scolaires les y ont préparés. Mais l'actio est un champ entièrement vierge, ce qui est assez gênant dans un monde où la communication orale, en direct ou par vidéo interposée, revient en force dans les échanges. Ils sont dans la position de Démosthène qui, selon le récit célèbre de Plutarque, ne devint pleinement orateur qu'une fois saisie l'importance de la voix, de la posture, du geste, de l'expression.
L'autre grande absence est la capacité d'écrire pour le pathos. La place des émotions dans l'argumentation est problématique depuis Aristote ; Michel Meyer le résumait bien en notant qu'opposer la raison à la passion n'a plus guère de sens, qu'un auditoire neutre n'existe pas, et que la rhétorique n'est pas « simplement du raisonnement ». Elle est aussi discours animé, poésie ou marketing, image d'Église ou publicité. Pour des étudiants juristes dont l'exercice de la plaidoirie se modèle sur le dispositif de la cour d'assises -- conservatoire unique de la belle plaidoirie dans le système judiciaire français --, apprendre à comprendre et à produire les émotions chez l'auditoire n'est pas un ornement ; c'est une nécessité professionnelle. Comment démontrer arithmétiquement une enfance difficile, les effets d'un parcours chaotique, de la misère ou de la peur ? On entre alors dans le champ de ces « vérités » subjectives que l'argumentation seule ne saurait porter.
Le jeu, Tacite et Quintilien
Les sujets traités dans le cours sont volontiers burlesques. Ce choix peut prêter le flanc à la critique : ces sujets légers ne sont-ils pas un divertissement blâmable, l'occasion d'un feu d'artifice verbal éloigné des causes sérieuses ? La critique, en réalité, rejoue consciemment ou non les deux grandes polémiques qui accompagnent l'art oratoire depuis l'Antiquité. La première, inusable, est la tension supposée entre sophistique et vérité ; nous n'en dirons rien, la question de savoir si les chèvres produisent de la laine ou du poil -- de lana caprina, comme on disait -- étant tenue pour le type même du débat à la fois indécidable et sans intérêt.
La seconde est plus instructive. Tacite, dans le Dialogue des orateurs, déplore que les jeunes gens de son temps n'apprennent plus l'éloquence auprès d'un maître dans les assemblées publiques mais dans des écoles, sur des sujets invraisemblables -- tyrannicides, incestes, remèdes à la peste -- développés « d'un ton emphatique ». L'historien regrette l'époque où l'apprenti orateur était conduit par son père à la maison du premier orateur de la cité pour « apprendre à combattre au milieu même de la mêlée ». On peut comprendre cette nostalgie ; mais les difficultés pour mettre en oeuvre ce modèle dans une société de masse sont évidentes.
Le fait que le premier pédagogue à célébrer les vertus du jeu soit Quintilien, l'un de ces rhéteurs d'école vilipendés par Tacite, son contemporain, n'est peut-être pas un hasard. Le jeu n'est pas l'inverse du sérieux : dans le cadre du cours, la plaidoirie doit impérativement convoquer toutes les lois réelles applicables au cas, si burlesque soit-il. L'espace protégé du ludique est simplement l'endroit où les apprentissages fondamentaux -- actio, pathos, récit, confiance en soi -- peuvent se déployer sans risque.
Omnes animi virtutes
Mais pourquoi maintenir l'idéal oratoire dans un monde qui en a perdu la culture ? C'est exactement la question à laquelle Quintilien répondait en son temps, dans une Rome impériale où les Cicérons n'avaient plus leur place. Sa réponse, qui irrigue l'esprit de ces cours, est que l'apprentissage de l'art oratoire n'est pas seulement une école de performance et de persuasion : c'est une voie de perfectionnement de soi. Bien argumenter, bien réfuter suppose de se mettre à la place de l'autre de la manière la plus intense possible ; le préalable indispensable est de voir en son interlocuteur un autre soi-même. Pierre Grimal le résumait magistralement : l'orateur parfait doit jouir non seulement d'un art consommé de la parole mais de « toutes les vertus de l'âme » (omnes animi virtutes), l'intelligence, la rectitude du jugement. La rhétorique maintiendrait ainsi, « sous l'Empire, et au temps des tyrannies les plus sombres, une certaine idée de l'excellence humaine ».
Voir aujourd'hui des centaines d'étudiants, pas même littéraires, prêts à passer de leur propre volonté leurs soirées et week-ends sur les textes qu'ils entendent et produisent, qui s'affirment comme individus pensant, écrivant, responsables, qui pour certains sont dévorés par cette passion si profondément qu'elle transforme leur vie : il y a pour les institutions un chemin de l'éloquence. L'article s'efforce de montrer où il commence.