Illustration représentant l'intersection entre algorithmes, droit et poésie

Algorithmes, droit, poésie : une exploration buissonnière

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Interdisciplinarité

Simiand, Guillaume. « Algorithmes, droit, poésie : une exploration buissonnière ». Présenté à Séminaire « Le droit algorithmique », Pr A. Flückiger, université de Genève, 5 novembre 2021.

Algorithmes, droit, poésie : une exploration buissonnière

En 1864, Alfred de Vigny compare le chemin de fer à un « taureau de fer qui fume, souffle et beugle » : l'homme y a monté trop tôt, « nul ne connaît encor quels orages en lui porte ce rude aveugle ». Un siècle plus tard, en 1967, le californien Richard Brautigan rêve d'une « cybernetic meadow / where mammals and computers / live together in mutually programming harmony ». Entre la terreur du poète romantique et l'utopie du poète hippie, le rapport occidental à la technique oscille depuis deux siècles sans jamais se fixer. Ce sont ces deux imaginaires -- le cauchemar de Vigny, le songe de Brautigan -- qui ont servi de fil conducteur à cette communication présentée au séminaire « Le droit algorithmique » du professeur Alexandre Flückiger, à l'université de Genève.

Le premier juge de France est un algorithme

La thèse de départ est simple, et les juristes de l'assistance l'ont reconnue immédiatement : un radar automatique est déjà, en volume de contentieux traité, le premier juge de France. Quelques lignes de pseudocode suffisent à le montrer -- si la vitesse dépasse le seuil, flash ; si le propriétaire est identifié, amende ; tant qu'il n'y a pas contestation, recouvrement. Ce petit programme est à la fois un algorithme, un syllogisme juridique et, si l'on veut bien regarder de près, une forme de poésie concrète involontaire : il a la rigueur formelle d'un sonnet, les contraintes en plus, l'élégance en moins.

La provocation n'est qu'apparente. La loi est, par nature, un algorithme : une série de règles conditionnelles (« si... alors... ») qui transforment des faits en conséquences juridiques. Le syllogisme judiciaire -- majeure légale, mineure factuelle, conclusion -- est le plus ancien programme informatique du monde, sauf qu'il tourne sur du tissu neuronal et non sur du silicium. Ce que l'intelligence artificielle change, ce n'est pas la structure logique du droit ; c'est la possibilité de l'exécuter sans intervention humaine.

Deux imaginaires en collision

C'est là que Vigny et Brautigan redeviennent utiles. L'imaginaire de la technique dans le débat sur l'IA en droit rejoue presque trait pour trait celui du XIXe siècle face au chemin de fer : vitesse qui empêche de voir (« l'humaine créature ne respire et ne voit qu'un brouillard étouffant »), perte du hasard et de la délibération (« chacun glissera sur sa ligne, immobile au seul rang que le départ assigne »), soumission à une logique que personne ne maîtrise (« aucun n'est le maître du dragon mugissant qu'un savant a fait naître »). L'argument de la boîte noire du deep learning est, mutatis mutandis, celui du monstre de fer de Vigny.

À l'inverse, la vision de Brautigan -- « all watched over by machines of loving grace » -- préfigure l'utopie du droit autoapplicable, celui qui se réviserait automatiquement en fonction d'impacts automatiquement constatés. On pourrait imaginer, par exemple, une réforme fiscale où le politique se contenterait de fixer un coefficient de Gini cible, les paramètres de la redistribution s'ajustant dynamiquement pour l'atteindre. L'idée est séduisante. Elle est aussi terrifiante : un totalitarisme bienveillant reste un totalitarisme.

La poésie comme méthode

La dernière partie de la communication bifurquait vers un terrain plus personnel : la présentation de mes travaux de poésie générative -- la machine à alexandrins XTRL0R, les extractions d'alexandrins involontaires dans la jurisprudence de la Cour de cassation, les expérimentations avec les modèles de langue. L'idée était de montrer que le travail poétique sur les textes juridiques n'est pas un divertissement latéral, mais une méthode d'exploration à part entière : en appliquant au droit des contraintes formelles empruntées à la prosodie, on révèle des régularités syntaxiques et sémantiques que l'analyse classique ne voit pas. La 7e chambre -- celle du poète -- extrait des arrêts de la Cour de cassation les séquences de douze syllabes qui s'y cachent. Le résultat est étrange, souvent beau, et toujours instructif sur la mécanique interne de la langue judiciaire.

Le mode d'être par défaut de toutes les machines est le dysfonctionnement ; c'est un privilège extrême de croire le contraire. Entre le taureau de fer de Vigny et la prairie cybernétique de Brautigan, la seule position tenable est peut-être celle du hacker : commencer à coder, et voir ce que le code révèle de la loi qui l'a inspiré.