Cartes à jouer vintage étalées — Photo by Maria Cortes on Unsplash

L'histoire des Grecs ou De ceux qui corrigent la fortune au jeu

Jeu
XVIIIe siècle
Littérature
Édition critique

Goudar, Ange. L'histoire des Grecs ou De ceux qui corrigent la fortune au jeu. Édité par Guillaume Simiand. 1 vol. Paris: Éditions de la Marmotte, 2016.

Ceux qui corrigent la fortune

On appelle « Grecs » au XVIIIe siècle ceux que nous nommerions tricheurs professionnels -- mais le terme français perd une nuance que l'ancien conserve. Le Grec ne triche pas : il corrige la fortune. La différence n'est pas que rhétorique. Le tricheur admet la règle et la transgresse ; le Grec considère que la fortune est un adversaire parmi d'autres, et que la plier à sa volonté relève d'une compétence technique, d'un art au sens classique du terme. L'Histoire des Grecs, publiée en 1757, est le traité de cet art.

Son auteur, Ange Goudar, est lui-même un aventurier d'envergure, proche de Casanova, espion à ses heures, fils d'un inspecteur des manufactures en Languedoc. Polygraphe prolifique, il a touché à peu près à tout -- libelles politiques, traités d'économie, chroniques de voyage -- avec une énergie qui n'avait d'égale que son inconstance. L'Histoire des Grecs est sans doute son ouvrage le plus singulier, et c'est celui que j'ai eu le plaisir d'éditer et de présenter pour les Éditions de la Marmotte.

Un tableau burlesque et savant

Le livre s'ouvre, de manière inattendue, par un éloge du système de Law et du Mississippi. Le raccourci n'est pas gratuit : pour Goudar, jeu et finance procèdent de la même logique, celle du pari sur l'incertain, et les mêmes hommes passent indifféremment de la table de pharaon à la spéculation boursière. Les lieux eux-mêmes se confondent ; l'hôtel de Soissons, maison de jeu officielle de Paris grâce aux privilèges du prince de Carignan, accueille pendant le Système les baraques où s'organise spontanément la première bourse de la capitale. La banqueroute passée, on y revient jouer.

Goudar décrit avec une précision de technicien les instruments du Grec : cartes biseautées, dés pipés, miroirs dissimulés, signaux codés entre complices. Mais il ne s'arrête pas là. Sous le tableau des ruses se dessine une véritable sociologie du milieu interlope parisien ; Goudar en connaît les hiérarchies internes, les codes d'honneur paradoxaux, les circuits de recrutement. Il rêve même -- l'ironie est transparente mais pas entièrement dénuée de sérieux -- de compagnies de tricheurs au jeu constituées sur le modèle des compagnies de traitants et de fermiers généraux, qu'il prend pour cible à plusieurs reprises dans un mélange de satire morale et de fascination non dissimulée.

La fortune et le calcul

L'édition critique replace le texte dans le contexte intellectuel qui est le sien : celui d'une réflexion intense sur le hasard, la probabilité et le risque qui traverse tout le XVIIIe siècle, de Bernoulli à Cantillon, des tables de mortalité aux premières compagnies d'assurance. Les Grecs de Goudar ne sont pas de simples malfaiteurs ; ce sont, à leur manière, des praticiens du calcul de probabilité appliqué -- des hommes qui ont compris avant les économistes que faire pencher de son côté la balance des chances est un travail à part entière, et que l'information secrète vaut de l'or.

L'introduction de l'édition montre aussi que l'Histoire des Grecs constitue un document précieux pour la compréhension du monde de Casanova. Les Grecs sont aux aventuriers ce que les artisans sont aux manufacturiers : une base, un vivier, un premier cercle de compétences à partir duquel les plus habiles s'élèvent vers des sphères mieux fréquentées. Casanova connaissait Goudar ; il connaissait les Grecs, dont il partageait les tables et parfois les procédés. L'Histoire des Grecs offre sur cet envers du décor des Lumières un éclairage cru, drôle et d'une franchise qui n'a guère d'équivalent dans la littérature du temps.