
L'histoire des Grecs ou De ceux qui corrigent la fortune au jeu
Goudar, Ange. L'histoire des Grecs ou De ceux qui corrigent la fortune au jeu. Édité par Guillaume Simiand. 1 vol. Paris: Éditions de la Marmotte, 2016.
Ceux qui corrigent la fortune
On appelle « Grec » au XVIIIe siècle ce que nous nommerions un tricheur professionnel. Le sous-titre de l'ouvrage de Goudar, « ou de ceux qui corrigent la fortune au jeu », prend soin de préciser le sens, car le mot est à peine plus familier au lecteur de 1757 qu'à celui d'aujourd'hui. Le dictionnaire de Trévoux le signalait pourtant dès 1721 comme un « terme de bonneteur ou de filou », pris dans le sens de « savant, habile » ; mais l'usage n'en sortait guère du petit milieu des joueurs aux cartes. C'est cet art du Grec, ses ruses, ses hiérarchies et sa morale paradoxale, que décrit l'Histoire des Grecs, parue en 1757.
Son auteur, Ange Goudar, né à Montpellier en 1708, est un aventurier d'envergure, proche de Casanova. Fils d'un inspecteur des manufactures du Languedoc devenu lui-même manufacturier, il garda toute sa vie le goût des questions économiques. Formé chez les jésuites de Montpellier, joueur, espion à ses heures, pamphlétaire et polygraphe, il signa au moins soixante-dix titres, des libelles politiques aux traités d'économie. Casanova, qui l'avait croisé à Londres en mauvaise compagnie puis retrouvé à Naples, où il grugeait les touristes attirés par la beauté de sa femme Sara, le dépeignait dans une lettre tardive comme un « homme d'esprit, maquereau, voleur au jeu, espion de police, faux témoin, fourbe, hardi et laid » ; ce qui ne les empêcha pas d'entretenir des relations cordiales. J'ai eu le plaisir d'éditer et de présenter l'Histoire des Grecs pour les Éditions de la Marmotte, dans la première réédition de l'ouvrage depuis le XVIIIe siècle.
D'où vient le nom de « Grec »
Goudar avance sa propre explication : le mot viendrait d'un chevalier de M*** qui, vers le début du siècle, aurait baptisé « Grecs » les fripons de Paris et en aurait pris le nom, par allusion à la réputation de finesse et de ruse des anciens Grecs. La tradition critique a, depuis la fin du XIXe siècle, préféré une autre version : celle d'un certain Théodore Apoulos, tricheur démasqué vers 1686 à Versailles chez le maréchal de Villeroy, puis condamné aux galères, dont l'habileté serait devenue proverbiale. Cette histoire a tous les charmes de la fiction, et pour cause : aucun texte du XVIIe siècle ne mentionne cet Apoulos, que Goudar lui-même ignore. Le personnage paraît avoir été inventé de toutes pièces en 1863 par Alfred de Caston, illusionniste et mythomane à ses heures, dans un recueil intitulé Les Tricheurs : scènes de jeu. Plus prosaïquement, l'usage péjoratif du mot Grec est attesté en français dès le XIIIe siècle, et le grigou gascon, dérivé de Grec et déjà synonyme de filou, a peut-être plus à voir avec la jeunesse montpelliéraine de Goudar qu'avec un improbable visiteur de la cour de Louis XIV.
Un tableau burlesque et savant
Le livre s'ouvre, de manière inattendue, par un tableau du système de Law et du Mississippi. Le raccourci n'est pas gratuit : pour Goudar, le jeu et la finance procèdent de la même logique, et les mêmes hommes passent indifféremment de la table de pharaon à la spéculation. Du temps du Système, écrit-il, « perdre et débourser n'était qu'une même chose » ; un joueur risquait en billets ce qu'il n'eût jamais misé en argent comptant, car « ce qui est d'une certaine couleur l'affecte plus que ce qui est d'une autre ». Cette redistribution des cartes, où d'antiques fortunes s'écroulèrent tandis que des inconnus en bâtissaient de colossales, laissa une empreinte durable, et le récit en porte la marque. Goudar fait d'ailleurs commencer son histoire à la réunion des hôtels de Gesvres et de Soissons, les deux seules maisons de jeu officiellement tolérées de Paris, l'une sous la protection du gouverneur de la ville, l'autre du prince de Carignan, presque ruiné.
Contrairement à ce que pourrait faire attendre son sujet, l'Histoire des Grecs ne livre pas le détail des tours du métier. Goudar s'en explique avec une ironie transparente dès sa préface : « Ce n'est point ici l'histoire de la friponnerie. C'est seulement l'histoire des fripons. » Révéler les ruses des Grecs reviendrait à les ruiner, et à priver de ressources cette « quantité prodigieuse » d'hommes d'épée et de femmes de condition qui en vivent. Il menace même les intéressés de tout dévoiler dans un futur Parfait Fripon, à moins qu'ils ne lui versent une pension. Ce qui occupe le livre n'est donc pas la technique, mais la société : Goudar décrit l'Ordre des Grecs comme une république pourvue de lois et de règlements, dont il dit tenir le plan d'un certain marquis de Mont***. La fiction d'une corporation de tricheurs, dotée de ses statuts et de ses dignités, parodie tout à la fois les ordres de chevalerie et les Constitutions maçonniques d'Anderson, et les premières pages prennent des accents du Discours sur l'inégalité de Rousseau.
La satire et le moraliste
L'Histoire des Grecs ne se réduit pas à un recueil d'anecdotes. Goudar joue de la puissance égalisatrice du hasard, qui à la table de jeu fait du dernier des hommes l'égal d'un duc et pair, pour brocarder la société d'ordres et, plus durement, le système de la Ferme générale, son vieil ennemi. Le rapprochement entre le tricheur et le financier n'est pas un simple trait satirique : Goudar, qui passe pour un précurseur des physiocrates, soutenait par ailleurs, dans la lignée de Mandeville et de sa Fable des abeilles, que les joueurs eux-mêmes ont leur utilité dans l'ordre économique, « parce que leur oisiveté même est la source d'une industrie que le jeu seul soutient ». Le Grec, vu des marges, révèle les ressorts secrets de l'action des hommes ; et la triche tolérée dans la bonne société dit quelque chose de cette société tout entière.
Sous le satiriste perce le moraliste, le peintre des mœurs. Goudar nourrissait l'ambition d'écrire, en abordant la vie des hommes par le quotidien et le trivial, une histoire plus authentique que celle des batailles et des traités. « Il faut toujours remonter aux mœurs, écrit-il ; c'est la pierre de touche des annales de chaque nation. » L'intuition mérite d'être saluée à l'heure où l'histoire s'intéresse plus que jamais au plus ordinaire de la vie. Les lecteurs du temps ne lui rendirent pas justice : l'Année littéraire traita l'ouvrage d'« amas de fange » et de « l'un des plus mauvais livres qui existe », tout en en reproduisant treize pages ; Grimm le jugea « insignifiant ». Le livre tomba ensuite dans l'oubli.
L'histoire de l'Histoire des Grecs
La genèse matérielle de l'ouvrage nous est connue par le dossier que les services de Malesherbes, alors directeur de la librairie, lui consacrèrent, et qui établit sans conteste la paternité de Goudar. En août 1757, deux balles de livres venues d'Avignon sont interceptées à Lyon, n'ayant pas été plombées à la douane comme l'usage le voulait ; on y trouve une grande quantité d'un ouvrage jugé « fort répréhensible » pour ses invectives contre les fermiers généraux et ses « traits hardis contre des personnes considérables du royaume ». L'ouvrage est interdit à la vente. La suite tient du roman picaresque, et la fabrique du livre épouse parfaitement sa matière. Les imprimeurs avignonnais, Payen et Mérande, racontent dans une supplique adressée à Malesherbes comment Goudar les avait engagés dans une avance de quatre cents écus, s'était révélé endetté de toutes parts, puis, après leur avoir vendu son édition contre la promesse de ne pas la rééditer, en avait aussitôt remis une seconde sous presse, en caractères plus menus, avant de « lever le pied » en les laissant avec leurs « quatorze enfants ». Le livre connut tout de même plusieurs éditions et contrefaçons jusqu'en 1776, où le mot Grec disparut du titre au profit d'Histoire amusante des joueurs trompés, signe que l'ouvrage n'avait pas suffi à enraciner le terme hors du cercle des joueurs de profession.
Casanova et l'envers des Lumières
L'Histoire des Grecs constitue enfin un document précieux pour la compréhension du monde de Casanova, qui connaissait Goudar, fréquentait les mêmes tables et n'ignorait pas leurs procédés. L'aventurier vénitien lui-même, dans son Essai de critique sur les mœurs, les sciences et les arts, observait qu'il existe entre joueurs « une convention tacite d'employer tous les moyens » pour faire tourner l'affaire à leur avantage. Sur cet envers du décor des Lumières, l'ouvrage de Goudar offre un éclairage cru, drôle et d'une franchise qui n'a guère d'équivalent dans la littérature du temps.