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Casanova lecteur de Rousseau : un décryptage aventureux

Casanova
Rousseau
XVIIIe siècle
Littérature

Simiand, Guillaume. « « Casanova lecteur de Rousseau : un décryptage aventureux » ». Présenté à Journées d'étude « Casanova / Rousseau : lectures croisées », Université Paris-Sorbonne, 9 juin 2016.

Un rival secret

« Dites-moi donc ce que veut ce fou de Rousseau à pester tant qu'il lui plaît, dans son style éloquent, contre les lettres et les maux chimériques qu'il leur attribue. » Ainsi Casanova écrit-il depuis Trieste en juillet 1773 à son correspondant Evrard de Medici. La critique est banale, pour ne pas dire qu'elle relève du cliché : le Rousseau sophiste et paradoxal, le Rousseau misanthrope fait partie des lieux communs de la conversation mondaine que fréquente le Vénitien. Si l'on s'en tenait à ces remarques à l'emporte-pièce, il faudrait conclure que Casanova n'a jamais vraiment lu Rousseau, ou qu'il se contentait de reprendre la posture d'hostilité condescendante des milieux qu'il traversait.

Cette communication, présentée aux journées d'étude « Casanova / Rousseau : lectures croisées » à Paris-Sorbonne, défend une thèse différente : la véritable lecture casanovienne de Rousseau ne passe pas par le commentaire explicite -- toujours sommaire --, mais par la réécriture. Dans l'Histoire de ma vie, Casanova reprend un certain nombre de scènes clés des Confessions et en propose sa propre version, dans un dialogue secret mais soutenu avec son rival en autobiographie.

Le problème Rousseau

Pourquoi Rousseau pose-t-il problème à Casanova ? Parce que le Vénitien est convaincu d'avoir percé Jean-Jacques à jour : il voit en lui un aventurier à prétentions littéraires -- mutatis mutandis, un double de lui-même, mais un double qui a réussi dans les lettres par des moyens que Casanova juge frauduleux. Dans un feuillet manuscrit retrouvé à Dux, il qualifie Rousseau de « génie hardi, imposteur », avant de reformuler le célèbre paradoxe sur la bonté naturelle de l'homme en termes de fausse monnaie : « les mille louis que vous m'avez donnés sont faux mais chaque louis est bon. Quelle sottise ! » La réplique est superficielle ; mais son inspiration matérialiste et rationaliste mérite d'être relevée. Casanova pense que Rousseau, « tyran de la sainte raison », n'en est pourtant pas la dupe -- manière de pointer chez le philosophe le faiseur, et au-delà l'aventurier.

Des scènes qui se répondent

H. Watzlawick et M.-F. Luna ont déjà identifié plusieurs de ces parallélismes narratifs. Le plus frappant oppose l'épisode où Rousseau abandonne son maître de musique Le Maître, victime d'une crise d'épilepsie, à celui où Casanova secourt Bragadin, son futur protecteur, en pleine crise d'apoplexie : même situation, réponse éthique inverse. On pourrait y ajouter la courtisane vénitienne Giulietta, que Rousseau dépeint en termes de bouleversement amoureux là où Casanova trace un portrait acerbe ; ou encore l'« idylle des cerises » des Confessions, que l'épisode de Lucie de Paséan dans l'Histoire de ma vie semble reprendre en la transposant dans un cadre nocturne, sensuel, ponctué de vin de Chypre et de langue fumée.

Plus souterraines, les scènes de faim pendant les années de formation révèlent un parallélisme structurant. Les deux autobiographes volent de la nourriture ; mais Rousseau confesse le plaisir du larcin et l'horreur de toucher à l'argent, là où Casanova transforme ses pillages de garde-manger en apprentissage de la survie. La cuillère d'argent que lui a offerte sa grand-mère, confisquée puis retrouvée, fonctionne comme un talisman inversé du ruban volé des Confessions.

Deux aventuriers, une bifurcation

La communication conclut que l'Histoire de ma vie fonctionne par endroits comme un « misanthrope corrigé » -- une réécriture des Confessions d'où Casanova aurait voulu extraire le tempérament mélancolique qui lui déplaît chez Rousseau. Le fait que la figure de l'aventurier hante aussi les Confessions -- Venture de Villeneuve, Mme de Warens « femme à projets » avec ses fourneaux d'alchimiste, Rousseau lui-même « venturisant » son nom -- montre que les deux hommes partent d'un point commun. L'un choisit d'embrasser l'aventure, l'autre de la rejeter (du moins en apparence) en préférant « ouvriers et paysans » à « aventuriers et coureurs de fortune ». La bifurcation est axiologique ; mais elle n'efface pas la parenté.