
Casanova dans l'Europe des aventuriers
Simiand, Guillaume. Casanova dans l'Europe des aventuriers. 1 vol. L'Europe des Lumières 49. Paris: Classiques Garnier, 2016.
Le monde des aventuriers
Qui sont les aventuriers du XVIIIe siècle ? Ni tout à fait des escrocs, ni tout à fait des gentilshommes, ni des voyageurs au sens où le XIXe siècle réinventera le mot ; plutôt des hommes -- et quelques femmes -- dont l'existence entière est un pari sur leur propre destin, dans une Europe où les structures sociales d'Ancien Régime se fissurent assez pour laisser entrevoir des trajectoires ascendantes inédites, mais pas assez pour les garantir. Ce livre, issu de ma thèse de doctorat, tente de saisir cette figure insaisissable en prenant Casanova pour guide -- non parce qu'il en serait le représentant typique, mais parce que ses trois mille cinq cents pages de mémoires constituent le plus vaste témoignage de première main sur ce milieu.
L'aventurier comme catégorie
Le mot aventurier est un piège. Au XVIIIe siècle, il oscille entre insulte et compliment, entre le chevalier d'industrie (l'expression vient du Buscon de Quevedo traduit en 1633) et le « génie à projets » que l'on reçoit dans les salons. L'ouvrage propose de traiter l'aventurier de la société comme un type social à part entière, défini par trois traits saillants : la mobilité -- géographique et sociale --, le polymorphisme -- cette capacité à changer d'identité, de métier, de religion comme de perruque --, et un rapport singulier au risque, qui le rapproche de l'entrepreneur au sens où Cantillon emploiera bientôt le terme. Casanova séducteur, Casanova joueur, Casanova financier, Casanova espion ne sont pas des personnages différents ; ce sont les avatars d'un même rapport au monde, fondé sur la disproportion constante entre les moyens et les fins, et sur la certitude inébranlable qu'un horizon doré attend l'audacieux.
Une généalogie longue
Le livre retrace la généalogie littéraire de cette figure. Les aventuriers ne surgissent pas de nulle part : ils héritent du chevalier errant médiéval, du condottiere de la Renaissance, du picaro espagnol, selon un principe récursif -- on s'aventure parce que d'autres se sont aventurés avant soi, et les récits de ces aventures antérieures fournissent à la fois des modèles d'action et des schémas narratifs. Les Confessions de Rousseau illustrent ce mécanisme : le jeune Jean-Jacques, qui lit Brantôme et rêve devant les « bandes noires » de l'armée française, traverse les mêmes figures de projection que celles dont se nourrit Casanova. Que Rousseau finisse par rejeter l'aventure là où Casanova l'embrasse ne fait que confirmer la parenté de leurs points de départ.
Du jeu au risque
L'enquête croise l'Histoire de ma vie avec une douzaine d'autres sources -- mémoires d'aventuriers, archives policières, traités de jeu, correspondances diplomatiques -- pour reconstituer les pratiques concrètes de ces hommes. Jeu, alchimie, finance, espionnage, projets de manufactures : toutes ces activités partagent une même structure sous-jacente, que j'appelle le risque épique -- un risque où l'aventurier ne se contente pas de calculer des probabilités mais met en jeu son identité même, dans une sorte de quitte ou double existentiel. C'est cette dimension qui distingue l'aventurier du simple escroc ; c'est elle aussi qui le perdra presque à chaque fois, car le calcul finit toujours par céder devant la tentation du destin.
L'ouvrage se termine sur le crépuscule de cette figure. Lorsque Casanova, vieillissant, écrit ses mémoires à Dux, l'aventurier de la société est en train de disparaître : la Révolution, l'Empire, les horizons lointains d'un globe en phase de rétrécissement rapide vont redéployer le mot aventure vers de nouveaux espaces. Fini le temps de la carte à jouer ; celui du planisphère commence.