Hendrik Voogd, « Paysage italien aux pins parasols » – domaine public, Wikimedia Commons

Casanova dans l'Europe des aventuriers

Casanova
XVIIIe siècle
Littérature
Europe
Aventuriers

Simiand, Guillaume. Casanova dans l'Europe des aventuriers. 1 vol. L'Europe des Lumières 49. Paris: Classiques Garnier, 2016.

Casanova, guide d'un monde disparu

« Lorsque vous voudrez savoir quelque chose de vrai sur tous les aventuriers de la terre, nos contemporains, venez chez moi car je les ai connus tous funditus et in cute », écrit Casanova à son ami Lamberg, depuis le château de Dux où il met en forme l'Histoire de ma vie. La formule parodie l'épigraphe des Confessions de Rousseau, « Intus et in cute », empruntée au satiriste latin Perse, et elle ne ment guère : Casanova a effectivement croisé presque tous ceux qui, dans son siècle, ont atteint à une certaine notoriété sous le nom d'aventurier. C'est de ce témoignage que ce livre, issu de ma thèse de doctorat, fait son point de départ. Casanova n'y est pas pris comme un cas exemplaire mais comme un guide : ses mémoires offrent le plus vaste témoignage de première main sur ce milieu disparate, aux contours flous, mais assez homogène pour que ses membres se reconnaissent entre eux.

L'aventurier, une figure mal ressaisie

Les aventuriers du XVIIIe siècle ont été peu étudiés dans l'univers francophone, alors qu'ils sont partout visibles dans la littérature d'expression française et que les mondes universitaires germanophone et anglophone leur portent une réelle curiosité. Ce silence tient en partie au flou du terme lui-même : le mot aventurier oscille entre l'insulte et le compliment, entre le chevalier d'industrie et le génie à projets que l'on reçoit dans les salons. Mais il tient peut-être aussi à autre chose. Les aventuriers sont des hommes de l'oblique plutôt que de la ligne droite, du réseau horizontal plutôt que de l'arborescence verticale ; Casanova lui-même se montre hostile aux « systèmes de la nature » qu'il voit proliférer après celui d'Holbach en 1770. Cette figure était sans doute impensable pour les paradigmes du XIXe siècle, tout entiers tournés vers la hiérarchie, la taxinomie et la discipline. Elle redevient lisible aujourd'hui.

Une chose vaut pourtant à toutes les époques : l'aventurier est l'homme du risque, l'homme pour le risque. Tout l'enjeu du livre est de montrer ce qui distingue les aventuriers des Lumières de leurs prédécesseurs, et le cœur de cette distinction tient dans une oscillation : entre le risque calculé, quantifié, et l'abandon aux forces du destin sur le vieux modèle de l'ordalie.

Une figure caméléon

L'Histoire de ma vie donne à voir comment ces hommes se recrutent dans tous les ordres et tous les milieux. Leur mise en mouvement, à la fois géographique et sociale, engendre un trait majeur : le flou de leur position sociale, qu'ils entretiennent avec soin parce qu'il leur permet de pénétrer les strates les plus diverses des sociétés européennes. Ils multiplient les pseudonymes, s'anoblissent au besoin, font valoir la noblesse douteuse que confèrent des ordres chevaleresques peu considérés, et profitent de la culture commune que l'éducation collégiale donne aux élites du continent. Le caméléon est leur emblème : Casanova l'évoque à plusieurs reprises, et un autre aventurier, Tschoudy, fonde une éphémère revue intitulée Le Caméléon littéraire.

Cette aptitude à se couler dans l'attente des interlocuteurs fait de l'aventurier un homme à projets, un spécialiste à toutes mains. Casanova passe, dans l'espace d'une seule conversation avec Frédéric II, de l'ingénieur hydraulique au financier ; ailleurs il se fait manufacturier, inspecteur des mines, et partout promoteur de loterie. Faire la part de l'escroquerie et de l'auto-conviction y est difficile, car tromper coûte peu : quand elle s'exerce aux dépens d'un « sot présomptueux », la tromperie passe dans cette caste pour un exploit digne d'un homme d'esprit. L'alchimie et la cabale en sont le terrain de prédilection. Mais l'examen des rapports de Casanova avec Mme d'Urfé montre que l'entrepreneur en fictions n'est jamais loin d'être happé par ses propres fables : la réversibilité des rôles, entre « Paralis » et « Séramis », est plus grande qu'il n'y paraît.

Le renard et le lion

L'aventurier n'est pas un simple escroc. S'il aime, pour paraphraser Machiavel, jouer le renard, il met plus volontiers en avant les épisodes où il est lion, où éclatent sa virtù et son courage physique. Le duel qui oppose Casanova en Pologne au comte Branicki forme le grand récit de la dernière partie de ses mémoires ; l'évasion des Plombs, plus tôt, remplissait la même fonction. Que les deux récits aient été publiés à part, avant même la rédaction de l'Histoire de ma vie, n'a rien d'étonnant.

C'est au jeu, pourtant, que l'affinité de l'aventurier pour le risque éclate sous sa forme la plus pure. Élément de sociabilité, enjeu de prestige, le jeu est pour lui une métaphore de l'existence : « J'ai mis ma vie sur une carte à pharaon, elle est venue seconde, et j'ai gagné ma liberté », écrit Casanova à propos de son évasion. Encore faut-il comprendre sa manière de jouer. Le jeu n'est pas un divertissement ni une bulle hors du quotidien, mais un agôn intégral, qui engage toutes les facultés et commence avant même que les joueurs aient pris place à la table. C'est ainsi qu'il faut entendre leur propension à la tricherie, qui ne tient pas seulement au besoin d'argent : les règles ne sont qu'un paramètre d'un jeu aux dimensions plus vastes. La table est aussi le lieu où l'on observe l'aller-retour permanent entre le calcul de l'aléatoire et la croyance en sa bonne étoile, entre le paradigme de la chance et celui du destin.

Autour de ces tables se presse une foule de figures, Medini, le Russe Ivanoff, Zannovich, dont Casanova brosse par petites touches autant de portraits en aventurier. Leurs trajectoires dessinent une géographie de l'Europe aventurière : des centres durables, Paris, Londres, Venise, Berlin, Saint-Pétersbourg, et des destinations saisonnières comme les villes d'eaux, Spa au premier rang, où la bonne société côtoie cette faune. Cette micro-société est fortement hiérarchisée, des spadassins anonymes dont une seule page conserve le nom jusqu'aux célébrités comme Bonneval, Boyer d'Argens ou, dans un autre genre, Saint-Germain et Cagliostro.

L'art de se représenter, et le regard du siècle

Le succès des aventuriers repose sur un paradoxe : ils le doivent à leur caractère interlope, mais doivent lutter sans cesse pour qu'il ne devienne pas trop visible, sous peine d'y perdre leur réputation. La presse naissante y joue un rôle. Casanova la lit beaucoup, se flatte quand les gazettes de Londres rapportent ses exploits, mais fait plusieurs centaines de kilomètres pour châtier à Cologne un gazetier qui l'avait qualifié d'« aventurier ». À mesure qu'il épuise son crédit dans les grandes capitales, cette lutte devient plus dure, et tout finit pour lui dans l'oubli. Un examen des dictionnaires de biographies le confirme : Casanova est presque entièrement oublié quand paraissent ses mémoires dans les années 1820, avant que sa notoriété ne croisse, dès lors, avec une rapidité saisissante.

L'Histoire de ma vie conjugue un talent pour la représentation de soi cultivé toute une vie et une dextérité rare dans la conduite du récit. Même lorsqu'il se campe en majesté, l'aventurier, aiguillonné par la crainte du sifflet, prend garde de rester à portée des coulisses où il peut se perdre. Le théâtre est pour Casanova une métaphore et un mode d'existence, prolongé par le goût du costume spectaculaire. Cette mythification de soi se mène sous l'ombre tutélaire de Rousseau, dont Casanova cherche sans cesse à se distinguer tout en le saluant comme aventurier et imposteur hardi et habile. De là vient son refus proclamé de l'édification et de l'exemplarité, et son appel constant à l'expérience du lecteur, comme si l'invraisemblance de ses récits devait paradoxalement en garantir l'authenticité.

Du chevalier errant au chevalier d'industrie

Ressaisir l'aventurier dans son originalité oblige à remonter aux racines de la figure. Dès son entrée en français, le mot aventure déploie, outre son sens général d'événement fortuit, deux axes majeurs. Le premier, presque oublié aujourd'hui mais peut-être le plus ancien, fait de l'aventure un revenu futur et donc incertain ; il fonde la lignée commerciale du mot, et l'adventurerius, le marchand ambulant, premier avatar d'une aventure marchande. Le second désigne le tournoi : l'aventure chevaleresque prend une importance croissante à mesure que les héros des romans médiévaux tardifs s'arrachent au cadre des chansons de geste, et que le chevalier, à l'image du Perceval de Chrétien de Troyes, s'individualise.

Le mot aventurier, dans sa forme moderne, désigne d'abord les hommes des bandes noires, les condottieri qui hantent l'Europe de la fin du Moyen Âge et du début de la Renaissance ; ils le doivent autant aux pillages dont ils vivent qu'aux liens symboliques qu'ils entretiennent avec l'ancienne chevalerie. Vient ensuite le roman picaresque, parti d'Espagne, qui invente avec le picaro une figure influente, réinterprétée diversement selon les cultures européennes. Une troisième branche du mot se développe à l'âge classique, lorsque l'aventure se spécialise pour désigner la brève rencontre amoureuse. Enfin, dans le sillage de l'Histoire des avanturiers flibustiers d'Exquemelin, le pirate fait son grand retour dans les récits de la première modernité.

C'est dans ce terrain que surgissent, quelques décennies plus tard, les aventuriers casanoviens. Leur apparition coïncide avec un essor de leur présence dans les textes : j'essaie de le montrer à titre expérimental au moyen de l'outil Ngrams, appliqué au corpus de livres numérisés par Google, qui donne une représentation de la fréquence relative du mot aventurier et de ses variantes.

L'homme qui compte et l'homme qui joue

La spécificité des aventuriers du XVIIIe siècle se lit dans une tension nouvelle. D'une part, ils veulent mettre à profit, au jeu, à la loterie et dans leurs entreprises, les percées encore neuves du calcul des probabilités ; ils veulent dominer le risque en le quantifiant. D'autre part, ils ressentent la tentation, d'essence stoïque mais revisitée par le modèle chevaleresque de l'ordalie, de mettre leur exceptionnalité à l'épreuve du destin en s'abandonnant à la Providence. Ces deux régimes, le risque quantifié et le risque épique, définissent ensemble la catégorie. L'aventurier des Lumières est à la fois l'homme qui compte et l'homme qui joue ; et s'il applique le calcul au jeu, le tour de main du tricheur reste prêt à suppléer les défaillances des probabilités.

Cette aisance financière a son revers. Casanova négocie des obligations françaises aux Pays-Bas pendant la guerre de Sept Ans, cherche les fonds de ses innombrables loteries, réfléchit à la monnaie-or et à la monnaie-papier, sans atteindre, il est vrai, la profondeur de son ami Goudar. Promettant l'élixir de longue vie ou jouant les devins, ces hommes sont souvent les premières victimes de la croyance qu'ils exploitent : ils rêvent du « grand coup » qui leur apporterait la richesse instantanée, et c'est pourquoi ils recherchent toujours les raccourcis du réel.

De ce rapport au risque découle un rapport singulier au temps, où la corporéité tient une place que l'on a rarement remarquée. La pensée casanovienne est un fruit inattendu des Lumières : elle apparaît à la fois comme le produit de la sclérose d'un Ancien Régime finissant et comme une réaction à l'essor de ces sociétés de contrôle qu'a décrites Foucault. Son premier trait est un asystématisme revendiqué, qui décourage les outils des philosophies monumentales, mais fait aussi sa force troublante. Casanova est bien « un homme qui s'est laissé aller, et dont le grand système fut celui de n'en avoir aucun ».

Le livre s'achève sur le crépuscule de cette figure et l'esquisse de sa postérité, des « irréguliers » chers à Vallès aux dandys du XIXe siècle, et pourquoi pas jusqu'à la résurgence du pirate dans les années 1970-1980, voguant sur des océans électroniques encore vierges.