
Casanova Entrepreneur
Simiand, Guillaume. « Casanova Entrepreneur ». Consulté le 19 septembre 2024.
Le « grand coup » de Casanova
Le lecteur qui ne connaît Casanova que par ouï-dire -- le séducteur, le joueur, l'homme qui s'évade de prison en découpant le plafond -- ne peut qu'être interloqué lorsqu'il tombe, au fil des quelque trois mille cinq cents pages de l'Histoire de ma vie, sur de longues séquences consacrées au cours du florin hollandais, au rendement comparé des manufactures de soieries, ou à la structure du marché du tabac râpé en Espagne. Casanova industriel ? Casanova capital-risqueur ? Et pourtant.
Ce chapitre de Casanova dans l'Europe des aventuriers s'attache à un personnage presque entièrement occulté par la légende rose : le Casanova entrepreneur, celui qui rêve du « grand coup » susceptible de le placer pour toujours à l'abri du besoin, et dont les tentatives oscillent entre calcul authentique et abandon aux forces du destin.
L'entrepreneur comme classe de l'aventurier
L'idée directrice est que jeu, finance et industrie ne constituent pas chez Casanova des compartiments étanches, mais trois déclinaisons d'un rapport identique au risque. Malraux l'avait bien vu dans Le Démon de l'absolu : « La fraternité singulière qui unit un joueur, un prospecteur et Cortez vient du caractère à la fois vaste et confus de leur but. » Les aventuriers du XVIIIe siècle se meuvent dans un univers où jeu et finance partagent les mêmes lieux -- l'hôtel de Soissons abrite successivement une maison de jeu et la première bourse de Paris --, les mêmes compétences mathématiques, et surtout la même alchimie entre calcul des probabilités et pari sur la fortune.
Or un mot nouveau émerge précisément à cette époque pour désigner l'homme qui risque son capital dans l'incertitude : entrepreneur. L'économiste Richard Cantillon, dans son Essai sur la nature du commerce en général (publié en 1755 mais circulant dès les années 1730), fonde la spécificité de cette figure sur le décalage entre des frais fixes et des revenus incertains -- c'est-à-dire sur le risque. Que le traducteur anglais de J.-B. Say, en 1821, ait choisi de rendre entrepreneur par adventurer ne relève pas de la coïncidence.
Une fabrique de soieries dans l'enclos du Temple
Le chapitre suit Casanova de la bourse d'Amsterdam, où il liquide avec habileté les actions de Mme d'Urfé, à celle de Londres, où le financier Bosanquet l'introduit dans le monde de l'assurance. Mais l'épisode le plus révélateur reste la manufacture de soieries peintes que le Vénitien installe dans l'enclos du Temple à Paris en 1759, la même année où Oberkampf lance ses célèbres indiennes à Jouy-en-Josas. Casanova investisseur silencieux, soucieux de division du travail et de contrôle de gestion : voilà qui déroutera ceux qui ne voient en lui qu'un dissipateur. Mais l'aventurier, s'il sait calculer les frais qu'engendre son activité, ne cherche pas à prévoir ses ventes, renvoyées en bloc du côté du risque non quantifié. Il croit pouvoir compter sur la seule qualité de ses étoffes ; un calcul approfondi aurait pu naufrager ses rêves de fabrique, dont la part la plus précieuse est justement la part irrationnelle. Ce risque où l'aventurier met à l'épreuve son propre destin plutôt que ses probabilités, je le nomme risque épique.
La Guerre de Sept Ans, vingt ouvrières qu'il se met à courtiser et un vol de stock possiblement frauduleux précipitent la faillite. Casanova est envoyé au For-l'Évêque pour dettes ; il en sort moins soucieux de ses finances que de sa réputation, sachant qu'en imposer est tout, et que le véritable risque n'est pas la bourse vide mais la chute dans le regard des contemporains.
L'argent comme flux
Casanova finit pauvre. C'est ce qui le distingue du simple escroc et fonde, à ses propres yeux, une forme de légitimité paradoxale : « J'ai tout jeté, et cela me console et me justifie. » L'argent pour lui est un flux ; il n'a pas vocation à être thésaurisé. Dispersant sueur, sang, sperme et argent dans son sillage, le Vénitien a vécu jusqu'au bout dans le principe de dépense qui était le sien -- celui-là même que Robert Abirached choisira pour titre de sa biographie : Casanova ou la dissipation.