
« Une passion qu'on peut avoir, mais qu'on doit taire » : sur la jalousie au XVIIIe siècle
Simiand, Guillaume. « « Une passion qu'on peut avoir, mais qu'on doit taire » : sur la jalousie au XVIIIe siècle ». Présenté à Séminaire de recherche « La Jalousie. Anatomie d'une passion mal aimée » coordonné par A. Gefen, M. Bernard et L. Dumenil, 12 mai 2014.
Sur la jalousie au XVIIIe siècle
« La jalousie est une passion qu'on peut avoir, mais qu'on doit taire. » Montesquieu, dans le Temple de Gnide, résume en une phrase le paradoxe du XVIIIe siècle face à ce sentiment : on admet qu'il existe, on reconnaît qu'il est naturel, mais on exige qu'il se taise. La jalousie au siècle des Lumières n'est pas seulement une passion mal aimée -- c'est une passion méprisée, odieuse, ridicule. Le jaloux, dans la France des trois premiers quarts du siècle, c'est toujours l'autre : le bourgeois arriéré, l'Oriental enfermant ses femmes derrière des jalousies (le mot lui-même porte la trace de cette altérisation), le mari possessif que Montesquieu transforme en figure comique dans les Lettres persanes.
Cette communication, présentée au séminaire « La Jalousie. Anatomie d'une passion mal aimée » coordonné par Alexandre Gefen, Michel Bernard et Lorraine Dumenil, proposait de dégager les grands axes du discours sur la jalousie au XVIIIe siècle, en s'appuyant sur un florilège de textes et sur l'oeuvre de Casanova. Pourquoi Casanova ? D'abord parce que le Vénitien est italien, et que les Français de son temps considèrent les Italiens comme particulièrement prédisposés à la jalousie par tempérament -- la théorie des climats, héritée d'Aristote et systématisée par Montesquieu dans L'Esprit des lois, y veille. Ensuite parce que sa vie amoureuse, d'une richesse peu commune, le conduit à puiser dans les motifs du roman libertin pour raconter sa propre existence. Enfin parce qu'il existe chez lui un discours structuré sur la jalousie, qui ne se réduit ni à l'anecdote ni au lieu commun.
La jalousie au XVIIIe siècle est prise en tenaille entre trois discours. Le premier est médical : Antoine Le Camus, dans sa Médecine de l'esprit (1753), explique que la chaleur du climat italien « volatilise le suc nerveux » et rend les Italiens « jaloux par tempérament ». Le deuxième est philosophique : Diderot, dans le Supplément au voyage de Bougainville, la définit comme « passion d'un animal indigent et avare, qui craint de manquer ; sentiment injuste de l'homme ; conséquence de nos fausses moeurs, et d'un droit de propriété étendu sur un objet sentant, pensant, voulant et libre ». Le jaloux est « sombre, comme le tyran, parce qu'il en a la conscience ». Diagnostic sévère, qu'il est toutefois plus facile de poser en théorie qu'en pratique : le même Diderot se plaint à Grimm de la jalousie de Sophie Volland, tout en multipliant les allusions aux supposées aventures saphiques de celle-ci avec sa propre soeur. Le troisième discours est mondain : dans les milieux aristocratiques qui dominent l'opinion écrite, la jalousie est un aveu de faiblesse, un manquement à l'idéal de maîtrise de soi et de sociabilité qui gouverne les conduites. L'Encyclopédie la qualifie de « passion cruelle et petite » qui « marque la défiance de son propre mérite » et « hâte communément le mal qu'elle appréhende ».
Casanova offre une perspective intéressante sur ce paysage. Homme du sang et de l'action, il connaît la jalousie -- surtout dans sa forme stratégique. Un épisode de l'Histoire de ma vie le montre jouant aux cartes contre un officier nommé d'Entragues, qui quitte la table dès qu'il se trouve en gain, accompagné de sa jolie maîtresse. Casanova, « désireux de la lui souffler », provoque délibérément la jalousie de son adversaire par un compliment appuyé à cette femme, « certain qu'un jaloux voit les objets doubles » et que son jeu en souffrirait. La partie dure quarante-huit heures d'affilée. La jalousie ici n'est plus une passion subie : c'est une arme tactique, un chiffon rouge qu'on agite sciemment.
Mais le plus remarquable est peut-être la jalousie professionnelle que Casanova éprouve envers ses confrères en aventure -- le comte de Saint-Germain, notamment, dont il admire la technique tout en refusant de céder le terrain. Chantal Thomas a bien noté cette « attention de professionnel, cette jalousie de rival amoureux et haineux » envers les grands charlatans de son siècle. Le Vénitien reconnaît chez Saint-Germain des qualités qui sont les siennes -- le ton décisif, l'érudition, le talent de séduction -- et cette ressemblance même aiguise la rivalité. Jalousie spéculaire, où l'on envie chez l'autre ce qu'on reconnaît de soi.
Le XVIIIe siècle a voulu croire que la jalousie pouvait être vaincue par l'amour-propre, la sociabilité, la raison. L'expérience de Casanova, plus lucide en cela que bien des philosophes, suggère que cette passion résiste à tous les antidotes -- et qu'elle se déplace plutôt qu'elle ne disparaît : du lit à la table de jeu, de l'amour à la rivalité professionnelle, des alcôves aux salons.