
Rousseau aventurier
Simiand, Guillaume. « « Rousseau aventurier » ». Présenté à séminaire de recherche « Jean-Jacques Rousseau » des Pr Berchtold et Martin, CELLF 17e-18e, 24 avril 2013.
Rousseau aventurier
On ne s'attend pas à trouver Rousseau en pareille compagnie. L'ermite de Montmorency, le promeneur solitaire, le contempteur des arts et des sciences -- quel rapport avec les Casanova, les Saint-Germain, les Cagliostro, cette faune voyageuse, intrigante et dorée qui hante les cours européennes ? La proposition a de quoi surprendre. Et pourtant, si l'on consent à regarder le parcours de Jean-Jacques avec des yeux d'historien plutôt que de philosophe, les ressemblances sont troublantes.
Cette communication, présentée au séminaire de recherche « Jean-Jacques Rousseau » dirigé par les Professeurs Berchtold et Martin au CELLF, partait d'un constat simple : la catégorie de l'aventurier au XVIIIe siècle est plus large et plus floue qu'on ne le croit. Nous l'associons spontanément au séducteur cosmopolite ; mais le siècle lui-même applique ce terme à des profils bien plus variés. L'aventurier, au sens strict, est celui qui vit d'aventures -- c'est-à-dire de ce qui advient, de ce que le hasard et l'énergie personnelle font naître en l'absence d'un statut social établi. C'est un homme sans place assignée, qui doit conquérir la sienne à chaque étape.
Vue sous cet angle, la biographie de Rousseau se lit autrement. Fils d'un horloger genevois, orphelin de mère, abandonné par son père, le jeune Jean-Jacques commence sa vie par une série de départs, de ruptures, de métamorphoses qui n'ont rien à envier aux picaresques de son temps. Apprenti graveur qui s'enfuit de Genève à seize ans ; converti au catholicisme à Turin dans des circonstances qu'il raconte avec un mélange de honte et de drôlerie ; laquais, séminariste, musicien ambulant, précepteur, secrétaire d'ambassade à Venise -- mutatis mutandis, on croirait lire le curriculum vitae d'un aventurier professionnel. La mobilité géographique est constante : Genève, Annecy, Turin, Lyon, Paris, Chambéry, Venise, de nouveau Paris, et ainsi de suite. La mobilité sociale l'est tout autant : Rousseau traverse les classes avec une aisance qui suppose un talent réel pour l'adaptation et la mise en scène de soi.
Deux traits en particulier rapprochent Rousseau de la figure de l'aventurier. Le premier est la relation de dépendance avec des protecteurs -- Mme de Warens, puis une succession de mécènes aristocratiques -- qui rappelle la structure fondamentale de l'existence aventurière au XVIIIe siècle : l'homme sans fortune a besoin d'un Mécène, et la gestion de cette dépendance exige un dosage subtil de gratitude, de fierté et de calcul. Casanova, qui a lu Horace sur le sujet, ne s'y prendrait pas autrement. Le second trait est l'art de la narration autobiographique comme outil de construction de soi. Les Confessions et l'Histoire de ma vie participent d'un même geste : transformer l'existence en récit, et par là se donner rétrospectivement la cohérence que la vie vécue n'avait peut-être pas.
Bien entendu, les différences sont considérables. Rousseau n'est ni un escroc ni un séducteur professionnel ; son rapport à la société est aux antipodes de la sociabilité conquérante d'un Casanova. Là où l'aventurier cherche à plaire, Rousseau finit par cultiver sa singularité comme une vertu ; là où l'un accumule les rencontres, l'autre aspire à la solitude. Mais c'est précisément ce qui rend la comparaison productive : elle permet de voir ce que Rousseau partage avec le type social de l'aventurier -- la mobilité, l'instabilité, le talent protéiforme, l'écriture de soi -- et ce par quoi il s'en sépare radicalement. Le philosophe est un aventurier qui a choisi de retourner l'aventure contre elle-même, de transformer l'errance en principe et la marginalité en position morale. Que cette conversion ait exigé autant d'énergie et d'habileté que les intrigues d'un Casanova est l'un des paradoxes les plus féconds de son parcours.