
Rousseau aventurier
Simiand, Guillaume. « « Rousseau aventurier » ». Présenté à séminaire de recherche « Jean-Jacques Rousseau » des Pr Berchtold et Martin, CELLF 17e-18e, 24 avril 2013.
Rousseau aventurier
On ne s'attend pas à trouver Rousseau en pareille compagnie. L'ermite de Montmorency, le promeneur solitaire, le contempteur des arts et des sciences : quel rapport avec les Casanova, les Saint-Germain, les Cagliostro, cette faune voyageuse et intrigante qui hante les cours européennes ? Qualifier Rousseau d'aventurier n'a pourtant rien d'une provocation isolée. C'est un poncif de ses adversaires depuis le XVIIIe siècle : Grimm le lui appliquait déjà, et Trousson rappelle, dans ses Défenseurs et adversaires de J.-J. Rousseau, qu'Isabelle de Charrière comme Maurras useront du même mot. Reste à savoir ce que l'on gagne à prendre cette accusation au sérieux et à examiner, plutôt qu'à dénoncer, le rapport de Rousseau lui-même au monde de l'aventure.
Cette communication, présentée au séminaire de recherche « Jean-Jacques Rousseau » dirigé par les Professeurs Berchtold et Martin au CELLF, part d'une définition restrictive. L'aventurier du XVIIIe siècle se reconnaît à trois traits saillants : la mobilité, géographique et sociale ; le polymorphisme, ce talent protéiforme qui lui permet de tenir tous les rôles ; et un rapport particulier au risque, fait de calcul et d'abandon aux forces du destin. C'est un homme sans place assignée, qui n'a d'autre ressource que de compter sur lui-même. Vue sous cet angle, la biographie de Rousseau cesse d'être étrangère à ce type humain.
Le mot et la chose
L'intérêt n'est pas seulement biographique. Le mot « aventurier » revient quatre fois dans les Confessions, et chacune de ces occurrences est stratégique. La première qualifie M. d'Aubonne, « une espèce d'aventurier » qui propose au cardinal de Fleury un plan de loterie, puis le porte à la cour de Turin. À travers lui, c'est en réalité Mme de Warens qui se trouve désignée, la figure d'aventurière la plus intéressante du livre. Femme à projets, indépendante par l'argent comme par les mœurs, adepte de l'alchimie et des élixirs, elle « était née pour les grandes affaires » : « à la place de madame de Longueville, elle eût gouverné l'État ». Son malheur tient à la disproportion entre ses vues et ses forces, ce différentiel des moyens et des buts qui est aussi le moteur secret d'un Casanova partant pour Rome, pour Paris ou pour les Pays-Bas.
Rousseau s'applique le mot à lui-même au moment où, déguisé en M. Dudding, il évoque « le rôle d'aventurier que j'allais recommencer » devant Mme de Larnage. Il le convoque encore au livre VIII, comme repoussoir, pour justifier l'abandon de ses enfants : il croit, en les destinant à l'apprentissage, leur épargner de devenir « ouvriers et paysans plutôt qu'aventuriers et coureurs de fortune ». Il s'en sert enfin au livre XII, par crainte que deux visiteurs n'en soient. Détail révélateur : les aventuriers les plus manifestes du récit, Venture ou l'archimandrite, ne reçoivent jamais cette étiquette. Le mot circule là où l'enjeu est moral, non là où le fait est patent.
La venturisation
Le néologisme est de Rousseau, et il dit l'essentiel. Quand le jeune homme rencontre Venture de Villeneuve, ce musicien errant à l'habit usé mais au maintien noble, il se laisse « venturiser » : il prend le nom de Vaussore de Villeneuve et se lance à Lausanne, dans un « délire inconcevable », à diriger un concert de sa composition alors qu'il n'a que de vagues notions de musique. La salle se moque, l'hybris retombe. Plus tard, l'aventure avec Mme de Larnage le venturisera de nouveau : « Je n'étais plus le même homme. » L'aventurier est ainsi, dans les Confessions, une autre possibilité de soi, toujours frôlée puis évitée.
Cette plasticité a une généalogie. Le jeune Rousseau se choisit successivement des figures de projection qui suivent presque point par point l'histoire des fictions aventureuses : le chevalier, quand son maître l'accuse de fabriquer de la fausse monnaie alors qu'il gravait des médailles d'ordres de chevalerie ; Don Quichotte, quand il chante sous les fenêtres des châteaux après avoir trouvé les portes de Genève fermées ; les condottieres et les bandes noires, lorsqu'il lit la Vie des grands capitaines de Brantôme et qu'il a « la tête pleine des Clisson, des Bayard, des Lautrec ». À quoi s'ajoutent les Mémoires du comte de Grammont d'Hamilton, évoqués au livre VI. On s'aventure parce que d'autres se sont aventurés : le ressort est récursif, et il commande aussi bien l'action que la représentation de soi.
Le polymorphisme aventurier culmine dans une idée que Casanova illustre à chaque page de l'Histoire de ma vie : il faut en imposer plutôt que savoir, ne jamais s'étonner de rien, n'avouer son ignorance d'aucun sujet. Médecin à Augsbourg, librettiste d'opéra à Madrid sans en être payé, le Vénitien fait métier de tout. C'est ce que Goudar synthétise, dans l'Histoire des Grecs, par le portrait d'un « archi-aventurier » qui « avait fait plus de rôles en vingt ans qu'un acteur de comédie ne peut en jouer dans trente », successivement abbé, soldat, ministre d'État en Corse, roi aux Indes et marquis à Paris. Le concert manqué de Lausanne est la version rousseauiste, ironique et avortée, de ce même prodige.
L'apprentissage par la faim
La mobilité et le polymorphisme se nouent dès l'enfance, autour d'une expérience que Rousseau et Casanova ont en commun : le vol de nourriture. L'un et l'autre dérobent pour le superflu plus que pour le nécessaire ; mais le discours de légitimation diffère. Rousseau impute ses larcins à « la tyrannie » de son maître graveur, qui aurait corrompu un naturel honnête, et fait de la fameuse révérence au rôti, « Adieu, rôti ! », un contrepoint heureux, le souvenir d'une liberté familiale perdue. Son plaisir, avoue-t-il, tient moins à la chose volée qu'au geste, et se double d'un goût secret de la punition.
Chez Casanova, c'est la cuillère d'argent offerte par sa grand-mère qui cristallise l'épisode. Sa confiscation, au nom de l'égalité des pensionnaires de Padoue, ouvre une école sauvage où le premier emploi du verbe « apprendre » désigne l'art de souffrir en patience les rats et la vermine. Dévoré par le galetas, l'enfant se venge sur la cuisine ; sa faim devient « canine », le poursuit jusque dans ses rêves. Devenu décurion chargé de surveiller les devoirs de ses camarades, il rançonne les paresseux en côtelettes et en poulets, « jusqu'à devenir tyran ». La leçon n'est pas dans le contenu de l'étude mais dans l'apprentissage de la survie ; la cuillère réapparaît au moment du départ, et avec elle « la force du contentement ». Le récit casanovien des années de formation puise ainsi dans les poncifs picaresques pour mieux les rendre méconnaissables : se non è vero, è ben trovato.
Le commentaire casanovien
Casanova est sans doute persuadé d'avoir percé Rousseau à jour, et pour cause : il se reconnaît en lui un aventurier à prétentions littéraires, à cette différence près qu'il aurait, lui, réussi. Le reproche qu'il lui adresse longtemps est d'avoir inauguré un rôle nouveau pour faire parler de soi, et de pratiquer une forme d'escroquerie philosophique. Dans un feuillet conservé à Dux, il traite Rousseau de « génie hardi, imposteur », et retourne le paradoxe selon lequel les hommes seraient bons pris séparément et mauvais en société : « les mille louis que vous m'avez donnés sont faux mais chaque louis est bon. Quelle sottise ! » Critique sommaire, mais d'inspiration matérialiste, qui pointe chez Rousseau le faiseur derrière le tyran de « la sainte raison ».
L'essentiel se joue moins dans ces remarques à l'emporte-pièce que dans la réécriture. Comme l'a montré Helmut Watzlawick dans « Les anticonfessions de Casanova », l'auteur de l'Histoire de ma vie relate, ou invente, des scènes parallèles qui produisent un raisonnement contraire : à l'abandon du maître de musique frappé d'épilepsie répond l'attitude de Casanova devant l'apoplexie de son protecteur Bragadin ; au trouble de Rousseau devant la courtisane Giulietta répond un portrait sans aménité de la même Cavamacchie. À l'idylle des cerises et à l'épisode de Lucie de Paséan répondent Nanette et Marton ; au ruban volé, d'autres scènes d'aveu impossible. Avant même de se réclamer du modèle de la confession dans l'état final de sa préface, Casanova avait été tenté de l'inverser et de proposer la « satire ». On a parfois l'impression, suivant Jean-Christophe Igalens, qu'il veut moins se distinguer de Rousseau que le corriger, retoucher ce tempérament mélancolique dont il fait la source de la misanthropie : ces pages seraient en quelque sorte le Misanthrope corrigé.
Le risque, ligne de partage
C'est sur le rapport au risque que la comparaison devient la plus instructive. Cantillon, dans son Essai sur la nature du commerce en général, distingue deux types d'agents économiques : ceux qui vivent de revenus assurés, rentiers ou salariés, et les entrepreneurs, qui supportent des frais fixes pour des gains incertains. La figure de l'aventurier est cousine de cet entrepreneur, à une réserve près : alors que le siècle s'achemine vers la quantification du risque, l'aventurier, qui use pourtant volontiers du calcul, garde un penchant pour l'abandon sporadique aux forces du destin, sur le vieux modèle de l'ordalie. Casanova additionne les deux : il calcule ses loteries, mais relance toujours les dés.
Rousseau, lui, professe l'aversion du risque. Son rapport à l'argent, qu'il décrit comme « l'instrument de la liberté » quand on le possède et de « la servitude » quand on le pourchasse, vise à minimiser l'incertitude ; et son installation, ses succès littéraires lui en donnent les moyens. Mais l'aversion est moins systématique qu'il ne le dit. Sa kleptomanie engage des risques démesurés pour des gains dérisoires, comme si l'enjeu était moins de prendre sans être pris que d'espérer secrètement l'être. Dans l'Émile, le passage sur l'inoculation hésite entre la raison, qui la recommande, et le cœur, qui penche pour l'abandon à la nature : ce balancement entre quantification et fatalisme, avec sa confiance finale en une Providence présumée favorable, est typiquement aventurier. Claude Habib l'a bien vu : « Détaché des liens familiaux, Rousseau fut dans la nécessité de croire en soi. C'est le sort commun des aventuriers. »
La différence tient à l'issue. Rousseau finit par rencontrer le destin et s'arrêter ; Casanova devra jusqu'à la fin provoquer la fortune, jusqu'à la tentative épique que représente l'Histoire de ma vie. Le regard casanovien révèle ainsi un Rousseau aventurier que les Confessions ne dissimulent pas, mais que recouvre l'hypertrophie de la vie intérieure. Là où Casanova se trompe, c'est en n'y voyant qu'une mystification. Rousseau marque pourtant un jalon majeur dans l'histoire de l'individualité moderne, et l'on n'a pas assez mesuré ce qu'il doit, sur ce point, aux aventuriers qu'il a côtoyés. Son insurrection contre l'ordre établi, ce choix de passer pour fou plutôt que d'être confondu avec les hommes ordinaires, en est l'autre versant : celui, qualitatif, de la simplicité.