
Casanova et le nom « Seingalt »
Simiand, Guillaume. « Casanova et le nom « Seingalt » ». Dix-huitième siècle, 2012.
Casanova et le nom « Seingalt »
« L'alphabet est la propriété de tout le monde. J'ai pris huit lettres, et je les ai combinées de façon à produire le mot Seingalt. » Voilà comment Casanova, interrogé par le bourgmestre d'Augsbourg sur son droit à porter un nom qu'il s'est inventé, résume l'affaire. Huit lettres, comme dans « Casanova ». Simple hasard, calcul, ou sens caché ? La question a fasciné des générations de casanovistes, et cet article, publié dans la revue Dix-huitième siècle, tente de la reprendre à nouveaux frais.
Casanova connaît bien la fonction magique du langage. Cryptographe chevronné, inventeur d'une curieuse loterie où les joueurs misent sur des syllabes plutôt que sur des nombres, il vit dans un univers où le signe n'épuise jamais le sens. Les aventuriers de son siècle changent de nom comme de chemise -- le pseudonyme est l'extension de la bauta, le masque du carnaval vénitien, à l'Europe entière. Stjiepan Zanovich, escroc de haut vol, en usa plus d'une vingtaine au cours de sa carrière. Casanova n'est pas en reste : il jongle entre « Farussi », « Paralis », « Eupolème Pantaxène » (son nom d'Arcadien), et d'autres encore, attribuant au passage de faux noms à ses compagnes de voyage avec un aplomb tranquille. Mais « Seingalt » occupe une place à part dans cette collection : adopté vers 1760, à l'âge de trente-cinq ans, il n'est pas un pseudonyme occasionnel. C'est un nom de refondation.
Le contexte éclaire le geste. Au printemps 1760, Casanova est en fuite. Un procès à Paris, une humiliante arrestation à Stuttgart dont il s'échappe par une fenêtre en pleine nuit, et le voici à Zurich, « tombé des nues » selon ses propres termes, seul après souper dans la plus riche ville de Suisse, abandonné à des réflexions sur sa situation et sa vie passée. Ici s'insère un bref pèlerinage à l'abbaye d'Einsiedeln, marqué par la tentation du retrait. À défaut de se faire moine, quelle meilleure manière de se réinventer que de se choisir un nouveau nom ?
Mais pourquoi celui-ci ? Les hypothèses n'ont pas manqué, et l'article les passe en revue avec une certaine jubilation. On a proposé l'anagramme de genitals (mais Casanova ne parle pas l'anglais en 1760), celle de « Snetlage » (un professeur de Göttingen inconnu à cette date), la déformation de sine Geld (« sans argent » -- plausible, mais un peu triste pour un nom de renaissance), ou encore sing alt, « chante haut ! », en allemand. Philippe Sollers y lit le rapprochement de seing (signature) et alt (haut). D'autres, plus mystiques, préfèrent « Saint-Graal ».
L'article propose une piste différente, ancrée dans la topographie vénitienne et le calendrier des saints. Un oratoire San Gallo existe à deux pas de la place Saint-Marc ; Casanova le mentionne lui-même dans un autre texte. La fête de saint Gall tombe le 16 octobre -- date qu'il partage avec saint Longin, dont le Vénitien adoptera le nom comme surnom dans sa dernière correspondance amoureuse, et avec sainte Hedwige, pseudonyme jusque-là inexpliqué qu'il donne à une Genevoise qui l'enflamme précisément pendant ce séjour suisse. On imagine mal tant de coïncidences ; on imagine en revanche très bien Casanova, enfermé sous les Plombs, passant en revue tous les saints de l'almanach sur les conseils d'un confesseur jésuite -- ce qu'il raconte lui-même avec force détails.
La convergence de ces indices ne constitue pas une preuve, et l'article ne prétend pas refermer le dossier. Mais elle dessine le portrait d'un homme pour qui nommer, c'est créer -- et pour qui l'alphabet, loin d'être un simple outil, est un territoire où la liberté et le calcul se rencontrent. « Être auteur de son nom », dit Casanova au bourgmestre interdit : conquérir une autorité qui procède de l'existence plutôt que de la naissance. Voltaire, après tout, n'aurait pas pu aller à l'immortalité avec le nom d'Arouet.