
Casanova et le nom « Seingalt »
Simiand, Guillaume. « Casanova et le nom « Seingalt » ». Dix-huitième siècle, 2012.
Casanova et le nom « Seingalt »
« L'alphabet est la propriété de tout le monde. J'ai pris huit lettres, et je les ai combinées de façon à produire le mot Seingalt. » Ainsi Casanova répond-il au bourgmestre d'Augsbourg, qui l'entreprenait sur son droit à porter un nom dont il se déclare l'auteur. La formule a de quoi retenir : elle fait du nom non plus un héritage mais une création, et résume une question qui a occupé des générations de casanovistes.
L'usage quasi systématique de la pseudonymie est l'un des traits les plus marquants des aventuriers du XVIIIe siècle. Leurs identités multiples prospèrent dans une Europe où les frontières sont surtout douanières et où les techniques d'identification demeurent rudimentaires. Les plus vaniteux en font des armes parlantes : quand Saint-Germain se fait appeler M. de Surmont, c'est pour le thaumaturge une façon de signifier qu'il est en commerce avec des puissances supérieures. Le détenteur du record en la matière est sans doute Zanovich, alias Castriotto, alias Warta, qui usa de plus d'une vingtaine de pseudonymes au cours de sa carrière.
Casanova n'est pas en reste. Il jongle au fil des années entre « Casanova », « Seingalt », « Farussi » (le nom de sa mère), « Paralis », « Eupolème Pantaxène » (son nom d'Arcadien), « Antonio Pratolini » encore. Le pseudonyme lui sert tantôt à se faire oublier et à s'éloigner incognito, tantôt à intriguer ou à rassurer sur sa qualité : l'anoblissement est ici une pratique presque obligée, car il s'agit de marquer dans le nom même qu'on est homme de condition. Aux yeux de tous ses interlocuteurs qui ne sont pas vénitiens, il est comte Farussi, ou chevalier de Seingalt.
Le titre de chevalier plaît aux aventuriers : outre la tradition héroïque et voyageuse qui s'y attache, il a l'avantage d'être assez subalterne, tout en bas de la hiérarchie aristocratique, pour s'accommoder d'un fief inconnu. Casanova, du reste, ne l'a pas usurpé : ayant reçu du pape l'ordre de l'Éperon d'or, il est chevalier de Saint-Jean-de-Latran, fût-ce au prix de l'une des savonnettes à vilain les moins chères et les plus méprisées d'Europe. Si le titre ne surprend pas, il n'en va pas de même du nom de Seingalt, qui s'impose sans crier gare dans le texte de l'Histoire de ma vie comme, semble-t-il, dans la vie de l'aventurier.
Une liberté revendiquée
L'idée que chacun soit libre de choisir son nom séduit Casanova, qui s'en explique à plusieurs reprises. Au seuil du Scrutinio del libro, il écrit : « L'alphabet a vingt-trois lettres à la disposition du caprice de ceux qui l'apprennent et qui désirent, au gré de leur calcul, accoupler huit ou dix de ces lettres pour former un nom quelconque. Tous nous en sommes les maîtres absolus et en opérant ainsi nous ne violons aucune loi, nul ne peut crier à l'usurpation. » Il convoque ailleurs l'autorité de Voltaire, référence courante à l'époque : « L'alphabet est public, et chacun est le maître de s'en servir pour créer une parole et la faire devenir son propre nom ; Voltaire n'aurait pas pu aller à l'immortalité avec le nom d'Arouet. » Être auteur de son nom, c'est conquérir une autorité qui procède de l'existence plutôt que de la naissance.
C'est ce qu'il soutient, non sans malice, au bourgmestre d'Augsbourg :
« – Vous vous appelez Casanova et non Seingalt, pourquoi ce dernier nom ? – Je prends ce nom, ou plutôt je l'ai pris, parce qu'il est à moi. Il m'appartient si légitimement que si quelqu'un osait le porter je le lui contesterais par toutes les voies et par tous les moyens. – Et comment ce nom vous appartient-il ? – Parce que j'en suis l'auteur ; mais cela n'empêche pas que je ne sois aussi Casanova. – Monsieur, ou l'un ou l'autre. Vous ne pouvez pas avoir deux noms à la fois. – Les Espagnols et les Portugais en ont souvent une demi-douzaine. »
Quand le magistrat objecte que le nom ne peut être que celui du père, Casanova retourne l'argument : « Le nom que vous portez vous-même par droit d'hérédité n'a pas existé de toute éternité ; il a dû être fabriqué par un de vos ascendants qui ne l'avait point reçu de son père. » La nomination devient ainsi le terrain d'une prise de pouvoir dans le langage, prolongement du masque de carnaval porté dans le champ de l'identité.
Les hypothèses des casanovistes
Le nom serait donc le fruit d'une création arbitraire, mais non dénuée de sens : on connaît la passion de Casanova pour le symbolisme, son habileté à transformer chiffres en lettres et lettres en chiffres dans les pyramides divinatoires et les cryptogrammes qu'il compose toute sa vie. Aussi les tentatives d'explication n'ont-elles pas manqué.
Maynial relevait déjà que « Seingalt » est l'anagramme de « Snetlage ». L'Intermédiaire des casanovistes et les Casanova Gleanings se sont à plusieurs reprises fait l'écho de propositions nouvelles : un contributeur signant « S.B. », dans une note de 1994, y voit l'anagramme de genitals, tout en rappelant que Casanova ne parle pas l'anglais à la date où il adopte le nom ; dans la même note, Janna Leeflang propose une déformation de sine Geld, « sans argent ». Philippe Sollers, en sémiologue, préfère le rapprochement de seing (la signature) et d'alt (le haut). On pourrait y ajouter sing alt, « chante haut » en allemand, puisque le nom surgit aux confins de la Suisse germanophone, quoique Casanova ne parle pas davantage l'allemand à cette date. D'autres ont avancé « Saint-Graal ».
Une piste vénitienne
Une autre voie mérite d'être suivie. Lamberg, grand ami de Casanova, orthographie souvent son nom « Saint Galt » dans l'adresse de ses lettres, bien qu'il en connaisse l'orthographe usuelle. Le comte taquine sans doute un ami que la sainteté ne guette guère ; mais la forme trahit peut-être l'origine du pseudonyme, déformation graphique et phonétique de saint Gall. Les premiers éditeurs allemands de l'œuvre l'avaient déjà remarqué.
On a parfois supposé que Casanova aurait pris ce nom après une visite à l'abbaye de Saint-Gall. Or rien, ni dans sa correspondance ni dans l'Histoire de ma vie, ne mentionne un passage par la ville ou l'abbaye : il s'agit sans doute d'une confusion avec Einsiedeln, dont il raconte longuement la visite et où il songe un moment à se retirer. Les deux lieux sont pourtant distants de près de cent kilomètres, et Einsiedeln se trouve dans le canton de Schwyz, non dans celui de Saint-Gall.
C'est néanmoins lors du passage en Suisse qu'apparaît pour la première fois le nom de Seingalt, et la position de ce voyage dans la vie de l'aventurier éclaire son recours à la pseudonymie. Fin 1759, Casanova s'est opportunément éloigné de Paris, où un procès l'oppose à son associé dans la manufacture d'étoffes du Temple ; condamné par contumace en décembre, il voyage par Cologne, Bonn, Stuttgart, en pleine guerre de Sept Ans. Début avril 1760, à Stuttgart, dépouillé au jeu par trois officiers puis arrêté, il s'enfuit de nuit par la fenêtre de son logement et gagne la frontière suisse. À cette double fuite s'ajoute une crise personnelle, dont témoignent les réflexions auxquelles il se livre sitôt arrivé à Zurich : « Seul après souper dans la plus riche ville de la Suisse où je me voyais comme tombé des nues […], je m'abandonne à des réflexions sur ma situation actuelle et ma vie passée. » À défaut d'une retraite, quelle meilleure manière de prendre un nouveau départ que de se choisir un nouveau nom ?
La chronologie est serrée. Une lettre de Bausset atteste qu'au début de mars 1760 Casanova séjourne encore à Cologne sous son vrai nom ; un reçu signé à Zurich, le 24 avril, porte la première mention connue de « Seingalt » ; une lettre de Muralt à Haller, en juin, confirme qu'il vit là « sous le nom de chevalier de Seingalt ». Le nom a donc vraisemblablement été forgé dans les jours qui séparent la fuite de Stuttgart de l'arrivée à Zurich.
Pourquoi alors saint Gall ? Le saint n'est pas un inconnu pour le Vénitien : une paroisse du centre de Venise porte son nom, entre celle de San Samuele, où Casanova est né, et la place Saint-Marc. Dans sa Confutazione, énumérant les prérogatives religieuses du doge, il mentionne d'ailleurs le priorat de San Gallo aux côtés de San Jacopo, et l'on se souvient qu'il fait dériver son propre prénom, Giacomo, de Jacob. Le souvenir de ce nom familier, réactivé par la proximité de la célèbre abbaye, aurait pu nourrir le choix.
S'ajoute à cela l'attention scrupuleuse que Casanova prête aux dates, et d'abord à celle de son anniversaire, le 2 avril, qu'il rappelle dans l'Histoire de ma vie comme souvent marquée par des faits décisifs : c'est ce jour-là qu'il fuit Stuttgart. La fête de saint Gall, le 16 octobre, est aussi celle de saint Longin et de sainte Hedwige. Or « Hedwige » est le pseudonyme jusque-là inexpliqué que Casanova donne à la belle théologienne qui l'enflamme à Zurich ; et « Longin » est le surnom qu'il adopte, en regard de « Zénobie », dans sa dernière correspondance amoureuse avec Cécile de Roggendorf. Tant de coïncidences se laissent mal imaginer ; on imagine mieux Casanova passant en revue les saints de l'almanach.
La convergence de ces indices ne fait pas une preuve, et l'article ne prétend pas refermer le dossier. Elle dessine le portrait d'un homme pour qui nommer, c'est créer, et pour qui l'alphabet est moins un outil qu'un territoire où le calcul et la liberté se rejoignent. « Tout doit périr », écrit-il en 1797 à son ami Zaguri en voyant tomber sa cité sous les troupes napoléoniennes, citant Horace : mors etiam saxis nominibusque venit, la mort vient aussi aux pierres et aux noms.