Livre ancien ouvert sur une table éclairée à la bougie

« J'ai pris pour précepteur de morale […] celui qui m'a le plus deviné » : Casanova disciple d'Horace

Casanova
Horace
Littérature
XVIIIe siècle

Simiand, Guillaume. « « J'ai pris pour précepteur de morale […] celui qui m'a le plus deviné » : Casanova disciple d'Horace ». Édité par Michel Delon. Cahiers de Littérature Française Largesse de Casanova, nᵒ XI (2011).

Casanova disciple d'Horace

Au XVIIIe siècle, tout le monde cite Horace. Les philosophes en font un étendard, les mondains un ornement, les jésuites un support pédagogique ; Voltaire lui dédie une épître où le poète latin sert surtout de prétexte à parler de Voltaire. Ses vers, appris dès l'école et rebattus dans les salons, sont devenus de purs lieux communs, des fragments détachés de leur contexte que chacun réemploie à sa guise. Casanova, lui, cite Horace plus que personne -- au point que le prince de Ligne s'en dit « dégoûté ». Mais chez le Vénitien, cette omniprésence n'a rien d'un tic mondain. Elle repose sur une connaissance du texte original qui le met en position de défaire ses interlocuteurs sur leur propre terrain, et surtout, sur une appropriation intime de la pensée du poète qui va bien au-delà de la citation décorative.

Cet article, publié dans un numéro des Cahiers de Littérature Française consacré à Casanova et dirigé par Michel Delon, explore la nature de cette filiation revendiquée. Casanova écrit dans la préface de l'Icosaméron avoir choisi pour « précepteur de morale celui d'entre les anciens maîtres qui m'a paru plus instruit qu'un autre sur la nature de l'homme » -- et l'avoir préféré à tous les autres « parce qu'il m'a le plus deviné ». Le mot est remarquable : entre le poète de Tibur et l'aventurier vénitien, la relation n'est pas celle du maître au disciple docile, mais celle de deux tempéraments qui se reconnaissent à travers dix-huit siècles de distance.

L'article suit trois fils entrelacés. Le premier est celui de la citation horatienne comme instrument social : Casanova s'en sert avec une habileté redoutable pour impressionner les puissants. À Varsovie, une citation judicieusement placée devant Stanislas-Auguste lui vaut une enveloppe de deux cents ducats -- pas la villa de Mécène, certes, mais le mécanisme est le même. Sa technique est constante : il attire l'interlocuteur dans le lieu commun horatien, puis le défait par sa connaissance du texte original, là où les autres se contentent de gloses de seconde main.

Le deuxième fil est plus intime. Casanova a découvert Horace très jeune, sans doute vers douze ans à Padoue ; le poète est devenu consubstantiel à sa manière de penser et de vivre. « Le seul Horace m'est resté tout dans l'âme sans rien excepter », confie-t-il à Voltaire. Le mot « âme » souligne la profondeur de l'empreinte. L'épicurisme du poète, son idéal de juste milieu -- aurea mediocritas --, sa méfiance de la colère -- nisi paret, imperat, si la passion n'obéit pas, elle commande --, tout cela a été intériorisé par l'aventurier, qui y revient constamment dans ses mémoires, quitte à reconnaître qu'il a eu quelque mal à s'y tenir.

Le troisième fil concerne l'anthropologie commune aux deux hommes. Dans un monde où la Providence ne règle pas les affaires des hommes et où la nature ne distingue pas le juste de l'injuste -- nec natura potest justo secernere iniquum, vers qu'un Voltaire furieux refuse d'accepter --, le présent est le seul lieu habitable. Carpe diem, dit Casanova à la marquise Chigi ; mais ce n'est pas chez lui une simple devise hédoniste. C'est une position philosophique, ancrée dans la conviction que le bonheur existe, qu'il est réel tant qu'il dure, et que sa fin n'empêche pas qu'il ait existé. Les dernières années à Dux, où Casanova rédige à la fois ses mémoires et un florilège horatien qui sert de matériau préparatoire, montrent que même la mélancolie du vieil exilé reste traversée par la jubilation d'exister que lui a enseignée son maître.

Nietzsche, confronté au même vertige, conseillera d'évoquer « la solennelle frivolité d'Horace » pour traverser les pires éclipses de l'âme. Le génie de Casanova, comme celui de son maître, est d'ancrer l'homme dans un perpétuel présent.