
Mémoires de Venise : choix de textes
Casanova, Giacomo. Mémoires de Venise : choix de textes. Édité par Catriona Seth. 1 vol. Les grands classiques de la littérature libertine 3. Paris: « Le Monde » Garnier, 2010.
Mémoires de Venise : choix de textes
Casanova est de Venise comme on est d'une maladie qu'on ne guérit pas, et dont on n'a d'ailleurs nulle envie de guérir. La ville le hante, le produit, le persécute, le rappelle ; elle est le cadre de ses plus éclatants triomphes et de sa plus célèbre évasion -- celle des Plombs, la prison sous les toits du palais des Doges, qui fera de lui une célébrité européenne. Ses mémoires y reviennent sans cesse, au point que Venise en est moins le décor qu'un personnage à part entière, doté de ses humeurs propres, de ses rythmes, de ses silences.
Comment découper dans un texte aussi foisonnant que l'Histoire de ma vie un portrait de la Sérénissime qui ne soit pas une simple anthologie pittoresque ? La question se posait d'autant plus que les passages vénitiens, contrairement à ce qu'on pourrait croire, ne forment pas un bloc compact : ils sont dispersés sur plusieurs décennies de récit, mêlés aux aventures européennes, interrompus par les exils successifs du mémorialiste. C'est justement cette dispersion qui les rend précieux ; lus en série, ces textes dessinent une Venise intime, celle d'un homme qui connaît les coulisses de la République -- ses espions, ses inquisiteurs, ses ridotti -- aussi bien que ses fêtes et ses alcôves.
Ce volume, paru dans la collection « Les grands classiques de la littérature libertine » dirigée par Catriona Seth, propose un choix de ces passages vénitiens, accompagnés d'un appareil critique qui les replace dans leur contexte historique et littéraire. Ma contribution a porté sur l'édition et l'annotation des textes. Le travail de sélection obéissait à un double critère : restituer la densité du rapport entre Casanova et sa ville, et donner à lire des pages dont la qualité littéraire résiste à l'extraction -- ce qui n'est pas toujours le cas dans un récit dont la force tient souvent à l'accumulation et au rebondissement.
On y retrouve, entre autres, l'évasion des Plombs telle que Casanova la raconte avec ce mélange caractéristique de précision factuelle et de jubilation rétrospective ; les scènes de carnaval où le masque abolit provisoirement les hiérarchies sociales ; les démêlés avec les inquisiteurs d'État, dont la surveillance patiente et méthodique finira par rattraper l'aventurier. Mais on y lit aussi des moments plus discrets, des retours dans une ville qui a changé pendant l'absence de son fils prodigue, des retrouvailles teintées de mélancolie avec des lieux et des visages que le temps a altérés.
La Venise de Casanova n'est pas celle des vedutisti, ni celle du Grand Tour ; c'est une ville vécue de l'intérieur, par un homme qui en connaît les codes parce qu'il les a transgressés. Cette édition tente d'en restituer la saveur particulière.