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[9 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Le flou qui s’attache au terme aventurier n’est pas moindre que celui qui entoure le mot aventure. Dans les dictionnaires modernes de biographies, lorsque l’auteur, désemparé par une personnalité trop protéiforme, ou troublé par des activités trop peu avouables, ne sait comment qualifier son objet d’étude, il finit par noter faute de mieux : « aventurier[1] ». Aujourd’hui comme à la fin du  XVIIIe siècle, le contenu sémantique du terme paraît aller de soi, se passer de déterminations plus précises. Il semble parfois que les seuls adjectifs que l’on accole couramment à « aventurier » soient « fameux », ou « célèbre ». Étonnante évidence lorsqu’il s’agit de désigner des êtres dont les facultés d’adaptation et de transformation sont les vertus cardinales !

Cette apparente évidence contribue à expliquer le caractère tardif de la construction d’un discours critique sur ces singuliers personnages. Si Georg Simmel s’est intéressé au tournant du xxe siècle à la notion d’aventure et au terme « aventurier » d’un point de vue philosophique[2], il faut attendre le début des années 1980 pour que soient jetées les bases d’une approche plus systématique du phénomène[3] ; et encore, l’intérêt porté en France aux aventuriers du  XVIIIe siècle reste à ce jour considérablement limité.

On ne peut compter en France au cours des trente dernières années que deux monographies significatives sur le sujet : celle de Suzanne Roth, avec Les Aventuriers au  XVIIIe siècle[4], et celle, plus récente, d’Alexandre Strœv, dans Les Aventuriers des Lumières. Le phénomène est d’autant plus étonnant que les figures d’aventurier ne manquent pas dans la littérature d’expression française, de Gil Blas aux romans de l’abbé Prévost (qui présente lui-même nombre de traits constitutifs de l’aventurier), des ouvrages de Fougeret de Monbron au récit des pérégrinations du jeune Rousseau.

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[1] Pour une analyse de l’apparition progressive de Casanova dans les dictionnaires biographiques, voir infra, « Oubli », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[2] G. Simmel, La Philosophie de l’aventure : essais, trad. A. Guillain, L’Arche, 2002 [ 1910] et Philosophische Kultur : über das Abenteuer, die Geschlechter und die Krise der Moderne : Gesammelte essais, K. Wagenbach, 1986.

[3] Citons encore en 1938 Les Grands Aventuriers du  XVIIIe siècle, traduction d’un ouvrage de P. Wilding, Adventurers in the Eighteenth Century ; il évoque successivement dans sa version française Law, Bonneval, Neuhoff, Casanova et Balsamo/Cagliostro ( l’édition britannique originale comprend en outre James Keith).

[4] Cet ouvrage reprend les conclusions de sa thèse, « Aventures et aventuriers au dix-huitième siècle : essai de sociologie littéraire », Atelier de reproduction des thèses de l ’université de Lille 3, 1980.