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[8 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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l’appréhender, entre le risque calculé et l’abandon aux forces du destin, sur le vieux modèle de l’ordalie[1]. De ce point de vue, l’affinité des aventuriers avec le jeu est essentielle ; comme le note D. Roche dans sa préface à l’ouvrage de F. Freundlich Le Monde du jeu à Paris, 1715-1800 :

Dans la société parisienne du  XVIIIe siècle, le jeu contribue à la mise en scène de nouveaux comportements et de nouveaux besoins qui rencontrent et s’opposent aux données fondamentales d’un monde ancien, peu à peu perdu, et caractérisé par la stabilité, le respect de Dieu, du roi, des mœurs. Le jeu nie le mérite acquis mais propose le hasard comme remède à la reconnaissance égalitaire du mérite, le gain rapide et la fortune dictée par la Fortune comme solution à la mobilité sociale restreinte et comme remède miracle à la précarité de la vie ordinaire et fragile du plus grand nombre[2].

Pour explorer le concept d’aventure, un refus résolu de tout emploi métaphorique s’impose. L’usage a rendu le terme si vague en décalant sans cesse son centre de gravité vers une forme de dissolution dans la métaphore, qu’il se trouverait comme désarmé, privé de toute force opératoire. Un effort résolu est donc nécessaire pour retremper son sens. C’est pourquoi il ne sera jamais question ici d’une très hypothétique aventure de l’écriture[3]. Ce décalage vers la métaphore est contenu en germe dans le vague sémantique que contient l’étymologie du terme aventure : il pourrait en dernier ressort désigner tout évènement, voire la catégorie entière du contingent, comme dans les expressions « par aventure » et « d’aventure », qui connurent longtemps un immense succès. Pour distiller la notion d’aventure et retrouver son essence, une démarche généalogique s’impose. Elle permettra de mettre en évidence la progression réticulaire de ses représentations à travers les âges, qui sélectionnent certains de ses traits plutôt que de les convoquer tous à la fois. Une fois réalisé cet effort de ressaisie du contenu d’aventure, on s’efforcera de montrer que sa valorisation, et plus spécifiquement l’éloge de l’aventurier pris dans sa totalité (en incluant ses traits les moins glorieux au regard de la morale traditionnelle) constitue au  XVIIIe siècle une rupture avec le paradigme aventureux antérieur, celui par rapport auquel est alors reformulée l’esthétique de l’aventure. Enfin, on cherchera à mettre en évidence le fait que la représentation de l’aventure fonctionne sur un principe récursif : à travers les âges, chaque apparition d’un espace géographique ou social libre, ouvert, suscite l’émergence d’une figure de projection spécifique, d’un nouveau type de l’archétype qu’est l’aventurier, qui le renouvelle tout en restant tributaire d’une forme de généalogie axiologique et esthétique trop peu ressaisie.

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[1] Voir sur le sujet infra, « Risque quantifié, risque épique : les deux modalités aventurières du risque », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[2] F. Freundlich, Le Monde du jeu à Paris : 1715-1800, Albin Michel, 1995, p. 10.

[3] Cette expression, intéressante en ce qu’elle montre à quel point le monde dans lequel nous vivons valorise l ’aventure (elle connaît un vif succès depuis le milieu des années 1960 ; voir « Aventure de l ’écriture », Google Ngram Viewer, http://books.google. com/ngrams/), est aussi un symptôme curieux : pourquoi l ’écriture aurait-elle besoin de l’anoblissement supplémentaire de l’aventure ?