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[7 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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On n’a peut-être pas, jusqu’à aujourd’hui, assez mesuré l’originalité intellectuelle et esthétique de l’aventurier des Lumières. Les aventuriers du  XVIIIe siècle tels que les représente la littérature du temps forment, comme on s’efforcera de le montrer, une figure originale, au croisement d’influences littéraires anciennes et de mutations récentes mais profondes dans l’art du récit de soi : les échos du roman « picaresque », ceux des récits épiques chevaleresques sont renouvelés par la vigueur d’un genre mémoires en pleine transformation. Un désir nouveau de représenter le plus intime (et le mieux partagé) de la vie des individus trouve chez eux une réponse enthousiaste ; mais on passerait à côté de l’importance de ces figures et du sens de leur succès inattendu au  XVIIIe siècle si on ne les insérait pas dans une chaîne historique plus large, qui permet en retour de percevoir sous un jour nouveau certaines des grandes passions de leur époque. On s’efforcera donc de lier l’aventurier des Lumières à ses prédécesseurs, et de dégager des constantes, des reprises entre les diverses incarnations de l’aventure depuis son surgissement dans le champ des représentations occidentales. Nous remarquerons aussi un phénomène singulier : si le sens d’aventurier est au fil de l’histoire retrempé plusieurs fois aux divers sens d’aventure, le premier terme n’embrasse pas toujours l’ensemble des champs du second. Une constante pourtant se dégage : à toutes les époques, l’aventurier tel que nous l’entendons est l’homme du risque, l’homme pour le risque[1]. On verra qu’une des spécificités de l’aventurier des Lumières est qu’il oscille sans cesse entre deux manières de

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[1] L ’idée de construire une figure transhistorique de l ’aventurier, que chaque époque actualise en modifiant les modèles précédents, en les inscrivant aussi dans de nouveaux espaces, peut surprendre ; mais on fait l ’hypothèse que les déterminants essentiels de l’aventure, de l’instinct d’exploration – ce qu’un critique a nommé le « Ulysses factor » (J. R. L. Anderson, The Ulysses Factor : The Exploring Instinct in Man, Harcourt Brace Jovanovich, 1970) – à l’effet de recentrement, de ressaisie automatique de soi que produit l’expérience du danger, sont des éléments constitutifs de l’expérience humaine. L ’aspiration à la mise à l’épreuve de soi, comme facteur moteur, le souci de conservation de sa propre existence, comme facteur limitant, peuvent s ’exprimer de manières diverses en fonction des temps et des lieux ; mais ces passions sont si profondément ancrées dans notre espèce que les traiter de facto comme des invariants transhistoriques s’avère largement efficace. En outre, le principe récursif, nostalgique souvent à l’œuvre dans l’aventure, comme on le verra, est un facteur puissant de conservation dans le temps des grandes déterminations de l’expérience aventureuse.