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[6 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Je me trouve bien partout, hormis en prison. Tous les pays me sont égaux, pourvu que j’y jouisse en liberté de la clarté des cieux, et que je puisse entretenir convenablement mon individu jusqu’à la fin de son terme. Maître absolu de mes volontés, et souverainement indépendant, changeant de demeure, d’habitude, de climat, selon mon caprice, je tiens à tout et ne tiens à rien. Aujourd’hui je suis à Londres, peut-être dans six mois serai-je à Moscou, à Petersbourg, que sais-je enfin ? ce ne serait pas miracle que je fusse un jour à Ispahan ou à Pékin[1].

Souci de sa liberté et de son confort, cosmopolitisme, indépendance radicale, les points communs de ce programme avec celui de Casanova sont nombreux. On sait que le Vénitien fit lui aussi l’expérience de la prison, enfermé sous les Plombs à Venise, et qu’elle le marqua profondément ; et l’idée, après avoir parcouru l’Europe, de se lancer pour finir vers des horizons nouveaux, touche aussi Casanova. Vers la fin de sa vie, il caresse un moment le projet de s’embarquer pour Madagascar.

 L’expression « souverainement indépendant » qu’emploie Fougeret de Monbron est à prendre au sens fort ; souvenons-nous de sa réponse à l’ambassadeur de France à Lisbonne, à qui il vient de demander un passeport pour l’Angleterre : « Il me demanda si j’avais oublié que nous étions alors en guerre avec l’Angleterre. Je lui répondis que non, mais que j’étais habitant du Monde, et que je gardais une exacte neutralité entre les puissances belligérantes[2] ». J.-Y. Tadié, dans l’ouvrage qu’il consacre au roman d’aventure, remarque fort justement que « le roman d’aventures est un roman de l’individu » (Le Roman d’aventures, 82-83). Il n’est peut-être pas fortuit, du point de vue de l’histoire des idées, que le mot individualisme apparaisse dans les années 1830, au moment même où on commence à s’intéresser à l’histoire de Casanova et de ses semblables, et où s’impose en France avec Fenimore Cooper le roman d’aventure tel qu’on l’entend aujourd’hui[3]. Le roman d’aventure s’édifie au xix e siècle sur les décombres du monde qui l’a précédé ; les grandes découvertes, les immenses bouleversements dans l’ordre social et politique ont associé dans l’esprit de la postérité une certaine grammaire de l’aventure au  XVIIIe siècle, association nourrie par la publication à partir des années 1820 d’une foule de mémoires d’Ancien régime édités avec plus ou moins de sincérité, plus ou moins de talent ; celles de Casanova font partie de ce mouvement. Le romanesque des existences, les remaniements éditoriaux importants, la fascination qu’exercent les récits libertins se fondent dans un univers de récit où romans et mémoires se confondent, aidés par le continuum qui reliait au  XVIIIe siècle mémoires, pseudomémoires et roman.

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[1] J.-L. Fougeret de Monbron, Le Cosmopolite, ou le citoyen du monde, suivi de La Capitale des Gaules, ou la nouvelle Babylone, Ducros, 1970, p. 130.

[2] Sur le cosmopolitisme des aventuriers, voir infra, [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] Sur Fenimore Cooper et son influence, voir G. Bosset, Fenimore Cooper et le roman d’aventure en France vers 1830, Vrin, 1928.