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[4 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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lui-même, Casanova propose à son correspondant un récit en forme de tableau de mœurs, de fenêtre sur des individualités hors du commun, qui appartiennent à la catégorie mystérieuse et fertile en anecdotes des aventuriers, sans qu’il soit besoin de préciser davantage ce que le mot recouvre. Dans le Diable boiteux de Lesage, le démon Asmodée soulevait le toit des maisons pour révéler la vie secrète des Madrilènes[1] ; Casanova et ses semblables préfèrent d’ordinaire les portes, mais dévoilent tout aussi sûrement l’avers et le revers des sociétés européennes, de l’office au boudoir. Nul besoin pour le Vénitien d’asseoir son autorité sur la promesse d’un long examen de conscience ; elle tient toute entière dans la formule du prince de Ligne citée plus haut, « Il faut être acteur pour être connaisseur ». C’est l’intensité de cette présence au monde, bien rendue par l’expression intus et in cute, qui fait la spécificité et l’intérêt des aventuriers, qu’en visionnaire le prince de Ligne perçoit pleinement ; le talent supplémentaire de Casanova est qu’il a l’habileté de communiquer cette intensité à son style : « Son style barbare, bizarre, mais rapide et intéressant, donne chaque jour un évènement, à cet évènement un prix infini, à l’empreinte de la vérité[2] [ sic ] . »

Un autre grand lecteur, Sainte-Beuve, confirme cette idée. Au moment de rendre compte en 1833 des mémoires de Casanova, il cherche en préambule à définir ce qui, dans tous les siècles, fait l’aventurier, et confère à ses actes une qualité particulière : « L’aventurier », écrit-il dans une formule remarquable, « ne dit jamais non aux choses[3]. » C’est cette profonde impulsion en direction du monde sensible, l’appel intensément ressenti de ses objets qui fait l’intérêt des récits d’aventuriers en général, et, par excellence, celui de Casanova en particulier. Cet appel, pour qui le ressent, élève l’aventure au rang de véritable vocation. Le Vénitien confirme l’idée d’une prédestination aventurière, qui chez lui devient consciente peu après sa fuite des

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[1] On sait que Lesage a beaucoup fait pour la diffusion du roman picaresque en France, dans une forme très différente de celle des originaux espagnols ; sur les rapports, complexes, entre les aventuriers du  XVIIIe siècle sur le modèle casanovien et l ’univers picaresque, voir infra, « Une mutation picaresque ? » [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[2] Ch.-J. de Ligne, Caractères et portraits, H. Champion, 2003, p. 524.

[3] Ch. Sainte-Beuve, Premiers lundis, M. Lévy frères, 1894, vol. 2, p. 211.