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[3 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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qui à force d’avoir vécu sont devenus insusceptibles de séduction, et qui à force d’avoir demeuré dans le feu sont devenus salamandres1. » L’affiche est belle en effet ; et le rusé Vénitien sait qu’elle n’est pas de nature à décourager le lecteur, tant chacun se voit plus volontiers salamandre que simple lézard2

La double postulation du prince de Ligne, qui veut que les mémoires d’aventurier se distinguent par le caractère total de l’univers qu’ils embrassent (« juger le monde » ; « c’est le monde tout entier »), et par la leçon spécifique qu’ils contiennent sur l’essence morale de l’homme (« le cœur de l’homme bien mis à jour »), semble trouver un écho chez Casanova. S’il développe ces thèmes dans la préface de l’Histoire de ma vie, le Vénitien en propose un résumé frappant dans une lettre à son ami Lamberg, à l’époque où retiré au château de Dux, il travaille à la mise en forme de son grand œuvre : « Lorsque vous voudrez savoir quelque chose de vrai sur tous les aventuriers de la terre, nos contemporains, venez chez moi car je les ai connus tous funditus et in cute3. » Casanova parodie ici la célèbre épigraphe des Confessions de Rousseau, « Intus et in cute », empruntée au satiriste latin Perse4. « Intus », à propos de Rousseau, est souvent traduit par « dans son intériorité » ; mais on pourrait aussi bien lire « dans sa vie privée, dans son intimité » – dans le plus secret de ses mœurs5. Rappelons que la maxime latine, dans la satire originale, est une mise en garde à valeur démystificatrice : le personnage qui la profère veut signifier à son noble interlocuteur qu’il ne l’impressionne pas, et qu’il voit clairement le débauché derrière la figure officielle. Là où Rousseau promettait un dévoilement complet et à vocation exemplaire de l’intimité d’un homme, en l’occurrence de

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  1. HmV, I, 9-10.
  2. Casanova dans sa préface parle de « salamandre », mais on verra qu’une des métaphores privilégiées pour désigner l’aventurier est plutôt le caméléon ; voir infra, « L’aventurier caméléon » [Casanova dans l’Europe des aventuriers]. Rappelons aussi, par souci d’exactitude, qu’en dehors de leur forme générale, salamandre et lézard ne sont pas apparentés : l’une est un batracien, l’autre un reptile.
  3. Lettre de Casanova à Maximilien Lamberg, 28 juillet 1787, dans « Mon cher Casanova » : lettres du comte Maximilien Lamberg et de Pietro Zaguri, patricien de Venise à Giacomo Casanova, H. Champion, 2008, p. 101.
  4. « Ego te intus et in cute novi », « mais moi je t’ai connu dans ton intimité [ou « ton intériorité »] et en chair et en os » [notre traduction]. Satires, III, 30.
  5. Dans l’Histoire de ma vie, Casanova emploie d’ailleurs funditus, qu’il préfère à intus, avec ce sens ; voir infra, p. ###.