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[2 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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 Est-ce à lui-même que songe le prince en écrivant ces lignes ? L’appétit de variété, la passion de découvrir le « monde tout entier » plutôt que de se borner à un petit cénacle mondain ou littéraire, est bien conforme au goût du disparate et de la fantaisie qu’il manifeste dans tous ses écrits. Mais chacune de ces phrases pourrait tout aussi bien s’appliquer à l’un de ces grands aventuriers interlopes, à l’esprit fertile, qui ont tant charmé le prince. Il sut, avec un instinct très sûr, pousser certains des plus remarquables d’entre eux à narrer l’histoire de leurs vies. C’est la curiosité profonde de Ligne pour ce qui agite « le cœur de l’homme » qui le conduit, pendant ses visites estivales à Tœplitz, en Bohême, à encourager Casanova, son voisin de Dux[1], dans l’écriture de ses mémoires[2] ; c’est elle encore qui, quelques années plus tard, lui fera prodiguer les mêmes encouragements à Alexandre de Tilly[3], dont la vie ne fut pas moins romanesque. Dans des milieux et des genres très différents, l’un comme l’autre sont des modèles de ces génies cosmopolites, bateleurs mondains, hommes à projets, qui avec plus ou moins de talent, plus ou moins de panache, montent et descendent à toute allure les étages des sociétés européennes du  XVIIIe siècle. Casanova, par sa mémoire et son souci du détail, par sa verve, par l’immense palette de ses talents enfin, relègue, dans l’ordre des aventuriers, ses semblables au rang d’épigones ; il se prévaut, dans la préface de l’Histoire de ma vie, de l’autorité aventurière qu’évoquait Ligne dans le fragment cité plus haut. Le Vénitien ne méconnaît pas la fascination que cette autorité exerce : « La préface est à un ouvrage ce que l’affiche est à une comédie. On doit la lire. Je n’ai pas écrit ces mémoires pour la jeunesse qui pour se garantir des chutes a besoin de la passer [sic[4]] dans l’ignorance ; mais pour ceux

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[1] Où Casanova fait une fin comme bibliothécaire du comte de Waldstein, le neveu du prince.

[2] Voir S. Ostrovska, « Les lettres du prince de Ligne à Casanova », Nouvelles annales du Prince de Ligne, no XIII, 1999, p. 155-180.

[3] Casanova meurt le 4 juin 1798 ; et dès 1801, le prince de Ligne se rapproche de Tilly à Tœplitz. Le prince, durant leur correspondance qui dure jusqu’en 1806, ne cesse d’exhorter Tilly à se mettre à l ’écriture de ses mémoires, et le félicite lorsqu’il les lui adresse enfin en manuscrit – comme l ’avait fait Casanova.

[4] Les mentions « [ sic ] » dans les citations de Casanova indiquent simplement, là où une syntaxe inattendue pourrait laisser croire à une erreur de transcription et arrêter la lecture, que le texte ici reproduit est conforme à l’édition de référence. Elles ne comportent bien entendu aucun jugement sur la qualité de la langue de Casanova, qui, on le sait, aime parfois à déjouer la syntaxe usuelle du français, ou à l’italianiser. De ce point de vue, ces irrégularités sont parties intégrantes de son style – et du charme de celui-ci.