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[18 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

Les modalités par lesquelles on s’efforcera de construire, ou plutôt de dégager la figure générale de l’aventurier dans les pages qui suivent, comme un immense vestige dont n’émergent que quelques parties dans l’œuvre de Casanova, s’écarteront parfois des méthodologies les plus traditionnelles de l’analyse littéraire. Pour mieux nous conformer à son caractère protéiforme, nous puiserons sans vergogne dans les ressources d’autres disciplines, de l’histoire des mentalités à celle de l’économie, lorsque le mouvement organique de la figure qui se déploie à travers les pages de l’Histoire de ma vie l’exigera. S. Roth avait bien senti la difficulté spécifique que pose l’étude des aventuriers : « On leur fait tort à ne porter sur eux qu’un jugement intellectuel. Malheureusement le jugement critique ne peut guère se dire sur un autre mode. Aussi a-t-on l’habitude de schématiser la mentalité des aventuriers, d’en faire d’indigentes marionnettes, de ne voir en eux que la pauvreté relative des idées, du matériel logique ou même sensible, seul exprimable et transmissible. On oublie la richesse vitale, qui a été durant leur vie leur force principale et reste après la mort leur principal attrait[1]. » La nature particulière de l’objet qui nous intéresse nous a conduit à construire un discours qui lui soit aussi adéquat que possible ; plutôt que de développer une taxonomie de l’aventurier, nous observerons à partir de l’exemple de Casanova le déploiement réticulaire de leur énergie dans le monde qui les entoure, le long de l’axe qui relie, pour paraphraser le prince de Ligne, le cœur de l’homme et le monde tout entier. Si les aventuriers du  XVIIIe siècle n’ont pas pleinement été ressaisis en tant que tels avant le début des années 1980, ce n’est peut-être pas seulement parce qu’ils gravitent dans les zones troubles de la périphérie des Lumières plutôt qu’en leur centre ; c’est peut-être aussi que leur émergence, et leur accès à la représentation ainsi qu’à une visibilité paroxystique, supposait un agencement de la pensée qu’excluaient de facto les paradigmes dominants du xixe siècle : hiérarchie, taxonomie, disciplines. Les aventuriers sont des hommes du tordu, de l’oblique plutôt que de la ligne droite, du réseau horizontal plutôt que de l’arborescence verticale ; qu’on pense à l’hostilité de Casanova[2] pour les « systèmes de la nature » qu’il voit se développer après celui de d’Holbach en 1770. Non seulement impensés mais impensables, peut-être n’est-ce qu’aujourd’hui que les lentes rotations des mentalités, des épistémè et des passions, retrouvent un alignement de leurs orbites qui nous permet de ressaisir les aventuriers dans leur importance. On verra qu’elle est loin d’être négligeable, du point de vue de l’histoire des représentations, mais aussi dans l’ordre de la pensée, et pour le type d’esthétique de l’existence qu’ils incarnent. Le caractère asystémique, parfois paradoxal, de la pensée casanovienne était peut-être trop hétérogène aux canons de l’époque qui a suivi son émergence.

Le propre de toute recherche est de prêter à penser ; c’est bien la seule vertu à laquelle aspire l’objet ici exhumé aux yeux du lecteur.


[1] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 292.

[2] Voir notamment le chapitre XI, « Histoire naturelle », de l ’Essai de critique sur les mœurs, sur les sciences et sur les arts.