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[16 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

Des lignes de force se dégagent pourtant de la cinquantaine de noms cités. Si l’on fait la part des auteurs dont la qualité et l’importance dans l’histoire littéraire expliquent pour partie l’ubiquité (Rousseau, Bernardin de Saint-Pierre) et de quelques célébrités (Cagliostro, Saint-Germain), force est de constater que Casanova constitue une source d’information incontournable pour accéder à cette sphère des aventuriers, en particulier si l’on pense à Ange Goudar, ou aux Zannovich. Si les deux critiques, avec leurs sélections spécifiques, ne rassemblent que douze figures en commun, soit 25,5 % du total, Casanova évoque directement dans ses mémoires plus de 44,5 % des aventuriers de la liste complète ; en outre, certains des aventuriers dont il ne parle pas ont surtout été actifs après la fin de son récit en 1774. Si l’on ajoute les figures mineures, qui n’ont pas laissé de traces directes de leur vie et dont parle Casanova, on perçoit l’importance exceptionnelle du témoignage du Vénitien pour l’examen de cette sphère, importance que ne fait que confirmer une analyse qualitative de sa place chez les deux critiques. Quels que soient les critères retenus, Casanova peut prétendre au titre de chroniqueur privilégié de la vie des aventuriers des Lumières[1]. Lorsque l’on songe à construire la catégorie de l’aventurier, pensé comme figure récurrente dans de nombreux récits au  XVIIIe siècle, une autre figure, largement étudiée celle-là, ne tarde pas à venir à l’esprit : il s’agit bien sûr du libertin. Le rapprochement entre ces deux modèles de héros ambigu est tentant : aventuriers et libertins hantent tant mémoires que romans du  XVIIIe siècle. Au-delà de cette présence dans au moins deux genres, ils sont, l’un comme l’autre, au croisement entre une réalité sociale, observable par les contemporains, et une sphère fictionnelle, fantasmatique, nourrie par la littérature ; comme l’écrit Michel Delon, « le libertinage se situe au croisement des faits de société et de rêveries érotiques, du commerce des corps et de l’invention littéraire[2]. » La multiplication des aventures, au sens érotique du terme, les rapproche encore (quoique le critère ne vaille pas pour tous les aventuriers), comme leur revendication d’une forme d’autonomie morale. En France, la Régence et ses dérèglements érotiques et sociaux donne un essor nouveau à la carrière imaginaire des deux personnages[3]. Mais la tentation de replier les deux groupes l’un sur l’autre fait long feu ; d’abord, il y a moins de libertins que de romans libertins : comme le regrettait La Harpe à propos des Liaisons dangereuses, « un des plus grands défauts de ces sortes de romans, c’est de donner pour les mœurs du siècle […] ce qui n’est au fond que l’histoire d’une vingtaine de fats et de catins[4]. » Le  XVIIIe siècle compte peu d’autobiographies libertines ouvertes, et les libertins littéraires sont d’abord des personnages de roman ; alors que les figures d’aventurier de la société, même si elles ne sont guère plus nombreuses, se recrutent essentiellement dans les rangs des mémorialistes. Ils entretiennent avec les récits de fiction qui mettent en scène des personnages qui leur ressemblent, de Gil Blas à Turcaret en passant par les multiples avatars du Paysan parvenu, des rapports complexes, entre mise à distance et réemploi de motifs aventureux anciens.

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[1] Ajoutons aux deux listes mentionnées plus haut une troisième, plus ancienne ; c’est celle qu’esquisse Zweig dans Trois Poètes de leur vie lorsqu’il brosse passim le portrait de l’aventurier idéal du  XVIIIe siècle. Il sélectionne seulement sept noms, et le choix de ne pas se restreindre aux aventuriers écrivant lui permet entre autres d’inclure dans sa liste John Law, dont l ’importance pour la catégorie, nous le verrons plus loin, nous semble fondamentale. Zweig, de manière purement impressionniste mais assez convaincante, retient les noms de Law, Éon, Neuhoff, Cagliostro, Trenck, Saint-Germain et bien sûr Casanova.

[2] Delon, Le Savoir-vivre libertin, 13.

[3] Voir infra, « L’Étoile et Miss Beti » et « L ’aventure amoureuse », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[4] La Harpe, Correspondance littéraire, Migneret, 1804, vol. III, p. 339.