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[13 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Casanova, quant à lui, se contente de mettre spontanément en pratique un autre des aspects provocants de la pensée de Mandeville ; comme le résume Dumont, « La controverse contre Shaftesbury [1] met en avant l’aspect de Mandeville qui a fait scandale : l’hédonisme ou l’eudémonisme, le plaisir ou le bonheur comme fins réelles – sinon explicitement ultimes. De façon prédominante jusqu’alors le bonheur avait été la sanction naturelle de la loi morale, mais les protestants avaient tendu à séparer les deux (McIntyre). Mandeville approfondit le divorce et émancipe l’élément subordonné[2]. » De ce point de vue, l’aventurier devrait une part de son succès à l’attention particulière que prêtent ses contemporains à la poursuite du bonheur, comme le résume G. Chaussinand-Nogaret : « L’aventure est alors, dans sa composante philosophique, la version excentrique de la quête du bonheur, cette naïve ambition du siècle[3]. »

Cette position centrale de la question de l’aventure au  XVIIIe siècle ne rend que plus précieuses les deux monographies précédemment citées, qui se sont efforcées de mettre en ordre une friche aux contours indistincts. Les livres de S. Roth et A. Strœv adoptent des méthodologies similaires : ils visent en examinant de nombreux textes à dégager un certain nombre de pratiques, d’habitus partagés, au premier rang desquels le jeu et le voyage. Sans suffire individuellement à déterminer une appartenance au demi-monde de l’aventure, elles consacrent l’aventurier lorsqu’elles se cumulent sur une même tête. S. Roth, s’efforçant la première dans sa thèse de 1976[4] de ressaisir la notion d’« aventurier », a proposé une critériologie académique de l’aventure, s’interrogeant sur l’itinéraire individuel des principaux d’entre eux (itinéraire qui doit se terminer presque sans coup férir par un échec), leurs voyages et leurs occupations. La plus essentielle pour l’auteur est l’activité littéraire, caractéristique ultime de ces personnages « maraudant aux lisières de la société comme de l’écriture[5] », qui donne sens et direction à toutes les autres. S. Roth s’est aussi attachée, au-delà de la fausse évidence qui fait parler d’« aventuriers des Lumières » à propos d’individus fort divers, à prouver l’intérêt d’examiner les aventuriers en tant que groupe spécifique et cohérent :

Pourtant s’intéresser aux aventuriers du  XVIIIe siècle, c’est affirmer qu’ils ont formé un groupe assez homogène pour être raisonnablement distingué de la société qui l’englobait, qu’ils se sont ressemblés par leur rôle et leurs attitudes dans cette société, malgré leur solitude, et souvent leur indépendance réciproque, leur animosité qui ne les empêchait pas de se reconnaître entre eux et de se juger comme aventuriers. Dans le siècle précédant la Révolution, ils forment un petit monde très reconnaissable et nettement distinct des autres groupements marginaux par les caractères de ses membres : goût de la gloire facile et de l’ostentation, aversion pour le travail de coutume, goût du plaisir, et s’il le faut du risque, instabilité à la limite du pathologique, etc.[6]

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[1] Philosophe idéaliste, Shaftesbury jouit d ’une grande influence au  XVIIIe siècle. Mandeville s’oppose à ses vues à la fois sur la nature de la société et sur les rapports de l’homme au plaisir.

[2] L. Dumont, Homo æqualis : genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Gallimard, 2008 [ 1977] , p. 103.

[3] G. Chaussinand-Nogaret, Casanova : les dessus et les dessous de l ’Europe des Lumières, Fayard, 2006, p. 177.

[4] S. Roth, « Aventures et aventuriers au dix-huitième siècle : essai de sociologie littéraire », Atelier de reproduction des thèses de l’université de Lille 3, 1980.

[5] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 20.

[6] S. Roth, Les Aventuriers au  XVIIIe siècle, Éditions Galilée, 1980, p. 17-18.