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[12 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Si l’« aventurier » appelle le regard, il suscite aujourd’hui encore la curiosité plus que le respect ; on prête l’oreille quand on le nomme, mais sans que cette attention soit nécessairement accompagnée de bienveillance. Le mot est longtemps resté dans notre langue un terme d’opprobre, et l’ombre de ces connotations porte encore dans l’usage contemporain. La spécificité de ce phénomène est soulignée par l’évolution fortement divergente des connotations du mot correspondant dans les langues voisines ; en Angleterre par exemple, dès le xve siècle, des marchands au long cours n’hésitaient pas à se regrouper en « Guilde des marchands-aventuriers[1]. » L’anglais a toujours paré le terme d’un halo de connotations positives ; et les ambiguïtés de l’usage du terme « aventurier » par Casanova lui-même doivent être perçues comme l’écho de ces connotations divergentes, que n’ignorait pas ce grand polyglotte[2].

 L’idée que les récits d’aventuriers permettent d’accéder à une vérité cachée, troublante du fonctionnement social général, et plus, qu’ils sont l’emblème ouvert de ce qui ailleurs demeure caché (intus donc, si l’on se souvient d’intus et in cute), n’est pas neuve : la formulation la plus frappante et la plus contestée de cette idée au  XVIIIe siècle est sans doute celle que propose Mandeville, qui fait de l’aventurier la vérité du monde dans la « Fable des abeilles » :

These were c all’d knaves, but bar the name,
The grave industrious were the same :
All trades and places knew some cheat,
No calling was without deceit[3].

S’il entre dans l’œuvre de Mandeville une dimension satirique, sur le modèle du célèbre Beggar’s Opera de John Gay en 1728 qui déplace dans l’univers des réprouvés de la pison de Newgate les codes propres à l’opéra italien, on aurait tort de s’en tenir à cette

analyse. Louis Dumont, dans Homo æqualis[4], voit à juste titre dans l’œuvre de Mandeville un moment important dans la transition d’une société hiérarchique à une société d’individus égaux, qu’a engendré l’autonomisation morale de l’économie ; on peut considérer les aventuriers comme une avant-garde de ce mouvement, distincte de la veine satirique. Si Casanova ne se préoccupe guère de la pensée de Mandeville (rien ne suggère qu’il l’ait lu), il n’en va pas de même d’un de ses proches, autre aventurier remarquable, Ange Goudar. Par bien des aspects, l’Histoire des Grecs, ou de ceux qui corrigent la fortune au jeu dont il est l’auteur, mais aussi le Testament politique de Louis Mandrin, Généralissime des contrebandiers, écrit par lui-même dans sa prison illustrent une idée bien mandevillienne : « The worst of the multitude / Did something for the common good[5] ». Goudar va plus loin encore : l’ordre des tricheurs au jeu, les bandes de contrebandiers seraient plus morales que les compagnies de traitants.

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[1] E. Carus-Wilson, Medieval Merchant Venturers : Collected Studies, Methuen, 1967, p. xxxi.

[2] Voir infra, « Casanova et le nom d ’aventurier », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] B. Mandeville, The Fable of the Bees, or Private Vices, Publick Benefits, Liberty Classics, 1988 [ 1714 ] , vol. I, p. 19-20. « On les appelait fripons, mais le nom mis à part, les gens graves et industrieux étaient comme eux : tous les métiers et tous les lieux avaient leurs tricheries, il n ’était pas de carrière qui n’ait ses tromperies » [notre traduction].

[4] L. Dumont, Homo æqualis : genèse et épanouissement de l’idéologie économique, Gallimard, 2008 [ 1977 ] , p. 89 sq.

[5] B. Mandeville, The Fable of the Bees, or Private Vices, Publick Benefits, Liberty Classics, 1988 [ 1714 ] , vol. I, p. 24. « Le pire de la multitude faisait quelque chose pour le bien commun » [notre traduction].