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[11 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

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Un autre facteur est certainement la qualité très variable des ouvrages constituant le corpus aventureux du  XVIIIe siècle ; la littérarité de Casanova n’a été reconnue que très tard, en dehors de la poignée d’amateurs qui formèrent le premier noyau du casanovisme et de visionnaires comme Zweig, qui plaçait dès 1928 Casanova au même rang que Stendhal et Tolstoï[1].

Une autre explication pourrait être que l’aventure reste un objet dont se méfient les chercheurs : sa puissance de fascination rend l’analyse difficile, et expose au soupçon d’être victime de la griserie du romanesque aventureux. Le péril n’est que plus grand lorsqu’on l’aborde à partir de l’œuvre de Casanova, dont le charme peut facilement engendrer des lectures hagiographiques sans le moindre recul.

Une dernière explication est la persistance d’une forme de trouble concernant le monde de l’aventure ; elle est d’autant plus intéressante que, comme on le verra, les racines de cette défiance ou de cette gêne sont anciennes, et perceptibles dès le  XVIIIe siècle. Si nous explorerons cette idée à loisir[2], disons-le d’emblée : les aventuriers, en France, ont de tout temps eu mauvaise presse. R. M. Lesuire, par exemple, auteur en 1782 d’un Aventurier français, se sent obligé de justifier son titre en précisant en préface que son héros « n’est pas un intrigant, un chevalier d’industrie[3], comme le nom que nous lui donnons semble l’indiquer : nous l’appelons Aventurier parce qu’il a beaucoup d’aventures[4]. » Toute la séduction ambiguë de l’aventure éclate dans cet étrange truisme. Le trouble axiologique que suscitent les aventuriers chez des sujets appartenant pourtant à des univers intellectuels extrêmement divers est remarquable[5]. Il l’est d’autant plus que ce tabou est durable : si la poursuite de la valorisation dans le temps long de l’idée d’aventure a rejailli partiellement ces dernières années sur la figure de l’aventurier, la parant de connotations neutres voire suscitant une curiosité à coloration positive, il n’en allait pas de même voici quelques décennies encore.

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[1] Trois poètes de leur vie – Stendhal, Casanova, Tolstoï montre qu’il était dès cette date conscient que l ’énergie poétique du récit n’a pas moins d ’importance dans l’examen d’une œuvre littéraire que la qualité du style, que Casanova d’ailleurs est loin de négliger.

[2] Voir infra, « Les aventuriers au  XVIIIe siècle : un choc entre deux systèmes de valeur, dont Casanova est partie prenante », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] Sur cet intéressant synonyme d ’aventurier, voir infra, [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[4] R.-M. Lesuire, L’Aventurier françois, ou Mémoires de Grégoire Merveil, t. 1, Quillau l ’aîné, 1782, p. i.

[5] S. Venayre, dans l ’ouvrage qu’il consacre à l’aventure entre 1850 et 1940, donne plusieurs exemples du trouble qu’engendre encore le mot aventurier au milieu du xxe siècle : « dans la préface qu’il accorde au Portrait de l ’aventurier de Roger Stéphane (1950), Jean-Paul Sartre souligne également que le titre le gêne : il aurait préféré “de l’homme d’action”. Dans l’Aventure, l ’ennui, le sérieux (1963), Vladimir Jankélévitch opère encore un savant partage entre “ l’aventurier” et “ l’homme aventureux”. » La Gloire de l ’aventure, Aubier, 2002, p. 122. S. Venayre remarque qu’aujourd’hui encore, ce n’est pas sans gêne que les historiens emploient le terme. Sur la charge de V. Jankélévitch contre ce qu’il nomme l’aventurier « professionnel », voir infra, « Semer le trouble : le pur et l’impur », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].