Catégories
Non classé

[10 – Introduction]

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 30.]

Page précédente

Comment expliquer le paradoxe de cette grande visibilité et du relatif silence des critiques ? Comment comprendre, plus généralement, le manque d’intérêt pour le monde de l’aventure des chercheurs francophones[1], qui contraste assez fortement avec la curiosité que portent à ces figures les mondes universitaires germanophone et anglophone ?

Une explication tient dans la force et l’efficacité du prisme picaresque : nombre des figures qui nous concernent sont le plus souvent ressaisies comme des surgeons de ce vaste paradigme. La catégorie des aventuriers de la société a également pâti de la concurrence des aventuriers explorateurs, dont les œuvres s’inscrivent sans heurts dans la catégorie balisée du « récit de voyage », et dont les explorations au long cours s’insèrent plus aisément dans le tableau des grandes transformations anthropologiques à l’œuvre dans les XVIIe et  XVIIIe siècles occidentaux. Le nombre de ces explorateurs s’accroît rapidement vers la fin du  XVIIIe siècle, et bien des aventuriers plus jeunes que Casanova tenteront leur chance vers ces horizons nouveaux[2] ; mais pour l’essentiel, les personnages qui nous intéressent, jusqu’aux toutes dernières années du  XVIIIe siècle, restent cantonnés dans l’espace européen élargi, et leurs récits ne se teintent que rarement de l’exotisme dont raffolera le siècle suivant[3].

Page suivante


[1] Les choses commencent à changer : citons la parution en 2002 de l’important ouvrage de l’historien Sylvain Venayre, La Gloire de l ’aventure : Genèse d’une mystique moderne, 1850- 1940. Remarquons que dans ce texte riche et stimulant l’auteur définit plutôt, à partir de la période qu’il examine, l’aventurier par le voyage, le passage au lointain, et écarte donc de la lignée qu’il esquisse les aventuriers du  XVIIIe siècle sur le modèle casanovien. On essaiera pour notre part de montrer qu’il n ’y pas de solution de continuité essentielle entre ces aventuriers, leurs prédécesseurs et leurs successeurs, en préférant retenir pour critère dominant le risque, ses modulations et sa représentation, plutôt que le déplacement.

[2] Les passages d ’un univers à l’autre, de l ’aventure essentiellement européenne à l’aventure au long cours, sont rares, mais pas inexistants : on pense par exemple à Tiretta, que Casanova rencontre à Paris (HmV, II, 32), et qui finira sa vie gouverneur au Bengale. On n ’oubliera pas non plus que le librettiste Da Ponte, vieille connaissance de Casanova, a terminé ses jours en 1838 à New York, où il est enterré. Voir infra, « Échappées lointaines », [Casanova dans l’Europe des aventuriers].

[3] Le séjour de Casanova à Constantinople, par exemple, reste une parenthèse.