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[1] Introduction – « Lorsque vous voudrez savoir quelque chose de vrai sur tous les Aventuriers de la terre… »

[Le texte suivant est extrait de l’ouvrage Casanova dans l’Europe des aventuriers, il est reproduit par l’auteur avec l’autorisation de l’éditeur (tous droits réservés). Citer cet extrait: Guillaume Simiand, Casanova dans l’Europe des aventuriers, Paris : Classiques Garnier, 2017, p. 11.]

Il est peu de sortilèges plus puissants que celui de ce mot : aventure. Sitôt entendu, la curiosité s ’allume, et avec elle le mélange d’appréhension et de désir qui s’attache aux péripéties, aux grands bouleversements, aux coups du souverain hasard. « Aventure » promet la rupture avec l ’ordre quotidien, l’instant de surexistence qui arrache au lot de l ’humanité commune, au sillon sisyphéen. « Aventure », enfin, porte en germe le récit à venir. L’homme qui recherche ces épisodes, les multiplie, se distingue peu à peu, de ses semblables, pour le meilleur et pour le pire. À force de poursuivre les irrégularités du monde, son point de vue oblique acquiert un prix particulier. L’esprit subtil du prince de Ligne ne s ’y trompait pas : « On devrait défendre d ’écrire morale, caractères, hommes, femmes, philosophie, législation à ceux qui n ’ont pas beaucoup voyagé, et qui n’ont pas été dans les grandes aventures », écrit-il dans Mes Écarts ou ma tête en liberté. Il ajoute, en connaisseur, qu’

[I]l faut avoir vécu avec les souverains, et avoir soupé avec eux, jusqu’à [ sic ] la plus petite classe de la société, pour juger le monde. Il ne suffit pas d’être présenté. Il faut avoir été mêlé dans presque tout et partout. Il faut être acteur, pour être connaisseur, et avoir joué sur bien des théâtres. C’est quand on est affecté de quelque grand mouvement sur la scène, qu’on écrit le mieux, et qu’on peut être cru. Voilà où les personnages donnent prise, et où on les voit au naturel. Voilà le jeu des passions. Voilà les ressorts à découvert. Ce n’est pas une société de l’ancien Versailles. Ce n’est pas le souper de Paris. Ce n’est pas la matinée de l’homme de lettres. C’est le monde tout entier : et le cœur de l’homme bien mis au jour[1].

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[1] Ch.-J. de Ligne, Mes Écarts ou ma tête en liberté, et autres pensées et réflexions, H. Champion, 2007, p. 519.